Vignette 1
Inès
La lettre est arrivée un mardi avec le courrier de la mutuelle.
La mère d’Inès l’a laissée fermée sur la table de la cuisine.
Service d’information sur les origines — courrier personnel
Inès pose son sac.
— C’est quoi ?
— Pour toi.
— Pourquoi ils m’écrivent ?
Sa mère essuie ses mains sur un torchon.
— Je crois que c’est par rapport au don.
Inès retourne l’enveloppe.
Elle sait depuis qu’elle est petite qu’elle a été conçue grâce à un don de sperme. Ses parents n’ont jamais organisé de « révélation ». Il y avait un livre pour enfants dans sa chambre, puis des questions auxquelles ils répondaient lorsqu’elles venaient.
À huit ans, elle avait demandé si le donneur savait qu’elle existait.
À dix ans, s’il avait des cheveux comme elle.
À douze ans, plus rien.
Elle ouvre l’enveloppe.
Le courrier explique qu’à partir de seize ans, les jeunes concernés peuvent demander un entretien afin de connaître les informations disponibles sur leur conception et les démarches qui seront possibles plus tard. Il est également possible d’indiquer si l’on accepte d’être informé lorsqu’une personne issue du même don souhaite entrer en contact.
En bas de la page, un QR code renvoie vers un portail.
— Tu savais qu’ils allaient envoyer ça ?
— Je savais que ça existait. Pas qu’ils écrivaient directement.
Inès replie la feuille.
— Je dois faire quelque chose ?
— Non.
— Alors je fais rien.
Elle glisse la lettre sous un cahier.
Deux jours plus tard, son père la retrouve en cherchant une facture.
— Tu l’as reçue.
— Oui.
— Tu as regardé ?
— Oui.
— Et ?
— Rien.
Il repose la lettre.
— D’accord.
Inès le regarde.
— Pourquoi vous dites tous « d’accord » comme ça ?
— Comme quoi ?
— Comme si j’allais dire autre chose après.
Son père sourit.
— Je ne savais pas s’il fallait te poser des questions.
— Ben non.
— Alors je n’en pose pas.
Il prend sa facture et quitte la cuisine.
Le dimanche suivant, sa grand-mère vient déjeuner.
Pendant le café, elle demande :
— Alors, cette histoire de courrier ?
Inès regarde sa mère.
— Quoi ?
— Maman m’a dit que tu pouvais avoir des informations sur ton donneur.
— Je peux demander des informations.
— Oui, voilà.
— C’est pas pareil.
Sa grand-mère acquiesce.
— Bien sûr.
Puis, après quelques secondes :
— Tu n’es pas curieuse ?
— Pas spécialement.
— Même de savoir à quoi il ressemble ?
— Non.
— Moi, je le serais.
La mère d’Inès intervient.
— Maman.
— Je dis juste que moi, je le serais.
Inès débarrasse son assiette.
Dans sa chambre, elle cherche le courrier.
Elle scanne le QR code.
Le portail demande un numéro inscrit sur la lettre et sa date de naissance.
Elle les entre.
Une page apparaît.
MES CHOIX
Je souhaite demander un entretien d’information.
Je souhaite recevoir les informations actuellement disponibles.
Je souhaite être averti·e si une personne génétiquement apparentée demande un contact.
Je ne souhaite entreprendre aucune démarche pour le moment.
Inès lit plusieurs fois la dernière phrase.
Puis ferme la page.
Quelques semaines plus tard, elle reçoit un courriel automatique.
Votre dossier n’a pas encore été complété. Vous pouvez enregistrer vos préférences à tout moment.
Elle le supprime.
Au lycée, elle en parle à son amie Lia.
— Donc tu pourrais savoir qui c’est ?
— Pas forcément maintenant. Il y a plusieurs trucs différents.
— Et tu veux pas ?
— Non.
Lia réfléchit.
— Moi je pourrais pas.
— Tout le monde me dit ça.
— Je te juge pas.
— Je sais.
— Mais ça te fait rien de savoir qu’il y a quelqu’un quelque part ?
Inès ouvre son casier.
— Il y a plein de gens quelque part.
— Tu vois ce que je veux dire.
— Oui.
Elle prend son classeur de géographie.
— Justement.
Au printemps, le service organise une réunion d’information pour les familles. Les parents peuvent venir avec leur enfant.
La mère d’Inès lui montre le message.
— On n’est pas obligées d’y aller.
— Donc on n’y va pas.
— D’accord.
Elle garde son téléphone à la main.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu veux y aller ?
— Moi ?
— Oui.
Sa mère hésite.
— J’aimerais comprendre comment ça fonctionne.
— Vas-y.
— Sans toi ?
— Oui.
— Ça te va que j’aie des informations que toi tu n’as pas ?
Inès hausse les épaules.
— Sur le système, oui.
— Pas sur le donneur.
— Non.
Sa mère acquiesce.
Elle s’inscrit seule.
En rentrant de la réunion, elle dépose plusieurs brochures sur le plan de travail.
Inès les voit.
Origines, identité, accès à l’information
Personnes conçues par don : vos possibilités
Elle les pousse légèrement pour poser son verre.
— C’était bien ?
— Oui.
— T’as appris des trucs ?
— Oui.
Sa mère attend.
— Tu veux savoir quoi ?
— Rien.
— D’accord.
Cette fois, Inès rit.
— Voilà encore.
Sa mère rit aussi.
— Je peux plus dire d’accord ?
— Si.
Elle boit.
— Ils ont parlé des autres enfants ?
— Des personnes issues du même donneur ?
— Oui.
— Oui.
Inès regarde son verre.
— Il y en a ?
Sa mère ne répond pas immédiatement.
— Le service peut parfois savoir que plusieurs personnes sont issues du même don.
— Mais pour moi ?
— Je n’ai rien demandé sur toi.
Inès relève les yeux.
— T’aurais pu ?
— Je ne sais pas. Je n’ai pas essayé.
— OK.
Elle prend son verre et monte dans sa chambre.
Quelques jours plus tard, le portail lui envoie une nouvelle notification.
Une information concernant votre dossier est disponible. Connectez-vous pour consulter vos options.
Cette fois, Inès ne supprime pas le message.
Le soir, elle montre son téléphone à son père.
— Ça veut dire quoi ?
— Je ne sais pas.
— Tu peux regarder ?
— Sur ton compte ?
— Non. Sur leur site. Voir ce que ça peut vouloir dire.
Il ouvre son ordinateur.
Ils trouvent une foire aux questions.
Une nouvelle information peut concerner une mise à jour administrative, des données transmises par le centre d’origine ou l’inscription d’une personne génétiquement apparentée.
— Donc ça peut être rien, dit Inès.
— Oui.
— Ou quelqu’un.
— Oui.
Elle ouvre le portail.
La notification est toujours là.
Pour continuer, il faut cliquer sur :
CONSULTER L’INFORMATION
Inès ne clique pas.
Son père regarde l’écran, puis elle.
— Tu veux que je sorte ?
— Pourquoi ?
— Je sais pas.
— Reste.
Ils restent assis quelques secondes.
— Si je clique, dit Inès, après je peux pas faire comme si j’avais pas cliqué.
— Non.
— Et si je clique pas, ça reste là ?
Son père parcourt la page.
— Apparemment.
Inès ferme l’ordinateur.
Le lendemain matin, avant de partir au lycée, elle le rouvre pour imprimer un devoir.
Le portail est toujours dans les onglets.
Un petit point rouge apparaît à côté de MES INFORMATIONS.
Elle imprime son devoir.
Puis elle ferme l’onglet.