Philosophie des droits de l’enfant

Vignettes

01 Inès lire 02 Salomé lire 03 Rachel lire 04 Léon lire 05 Naïma lire 06 Maëlle lire 07 Élise lire 08 Colette et Blandine lire 09 Bahar lire 10 Liliana lire 11 Alex lire 12 Line lire 13 Ingrid lire 14 Noé lire 15 Mia lire 16 Hoda lire 17 Jules lire 18 Malik lire
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01

Vignette 1

Inès

La lettre est arrivée un mardi avec le courrier de la mutuelle.

La mère d’Inès l’a laissée fermée sur la table de la cuisine.

Service d’information sur les origines — courrier personnel

Inès pose son sac.

— C’est quoi ?

— Pour toi.

— Pourquoi ils m’écrivent ?

Sa mère essuie ses mains sur un torchon.

— Je crois que c’est par rapport au don.

Inès retourne l’enveloppe.

Elle sait depuis qu’elle est petite qu’elle a été conçue grâce à un don de sperme. Ses parents n’ont jamais organisé de « révélation ». Il y avait un livre pour enfants dans sa chambre, puis des questions auxquelles ils répondaient lorsqu’elles venaient.

À huit ans, elle avait demandé si le donneur savait qu’elle existait.

À dix ans, s’il avait des cheveux comme elle.

À douze ans, plus rien.

Elle ouvre l’enveloppe.

Le courrier explique qu’à partir de seize ans, les jeunes concernés peuvent demander un entretien afin de connaître les informations disponibles sur leur conception et les démarches qui seront possibles plus tard. Il est également possible d’indiquer si l’on accepte d’être informé lorsqu’une personne issue du même don souhaite entrer en contact.

En bas de la page, un QR code renvoie vers un portail.

— Tu savais qu’ils allaient envoyer ça ?

— Je savais que ça existait. Pas qu’ils écrivaient directement.

Inès replie la feuille.

— Je dois faire quelque chose ?

— Non.

— Alors je fais rien.

Elle glisse la lettre sous un cahier.

Deux jours plus tard, son père la retrouve en cherchant une facture.

— Tu l’as reçue.

— Oui.

— Tu as regardé ?

— Oui.

— Et ?

— Rien.

Il repose la lettre.

— D’accord.

Inès le regarde.

— Pourquoi vous dites tous « d’accord » comme ça ?

— Comme quoi ?

— Comme si j’allais dire autre chose après.

Son père sourit.

— Je ne savais pas s’il fallait te poser des questions.

— Ben non.

— Alors je n’en pose pas.

Il prend sa facture et quitte la cuisine.

Le dimanche suivant, sa grand-mère vient déjeuner.

Pendant le café, elle demande :

— Alors, cette histoire de courrier ?

Inès regarde sa mère.

— Quoi ?

— Maman m’a dit que tu pouvais avoir des informations sur ton donneur.

— Je peux demander des informations.

— Oui, voilà.

— C’est pas pareil.

Sa grand-mère acquiesce.

— Bien sûr.

Puis, après quelques secondes :

— Tu n’es pas curieuse ?

— Pas spécialement.

— Même de savoir à quoi il ressemble ?

— Non.

— Moi, je le serais.

La mère d’Inès intervient.

— Maman.

— Je dis juste que moi, je le serais.

Inès débarrasse son assiette.

Dans sa chambre, elle cherche le courrier.

Elle scanne le QR code.

Le portail demande un numéro inscrit sur la lettre et sa date de naissance.

Elle les entre.

Une page apparaît.

MES CHOIX

Je souhaite demander un entretien d’information.

Je souhaite recevoir les informations actuellement disponibles.

Je souhaite être averti·e si une personne génétiquement apparentée demande un contact.

Je ne souhaite entreprendre aucune démarche pour le moment.

Inès lit plusieurs fois la dernière phrase.

Puis ferme la page.

Quelques semaines plus tard, elle reçoit un courriel automatique.

Votre dossier n’a pas encore été complété. Vous pouvez enregistrer vos préférences à tout moment.

Elle le supprime.

Au lycée, elle en parle à son amie Lia.

— Donc tu pourrais savoir qui c’est ?

— Pas forcément maintenant. Il y a plusieurs trucs différents.

— Et tu veux pas ?

— Non.

Lia réfléchit.

— Moi je pourrais pas.

— Tout le monde me dit ça.

— Je te juge pas.

— Je sais.

— Mais ça te fait rien de savoir qu’il y a quelqu’un quelque part ?

Inès ouvre son casier.

— Il y a plein de gens quelque part.

— Tu vois ce que je veux dire.

— Oui.

Elle prend son classeur de géographie.

— Justement.

Au printemps, le service organise une réunion d’information pour les familles. Les parents peuvent venir avec leur enfant.

La mère d’Inès lui montre le message.

— On n’est pas obligées d’y aller.

— Donc on n’y va pas.

— D’accord.

Elle garde son téléphone à la main.

— Quoi ?

— Rien.

— Tu veux y aller ?

— Moi ?

— Oui.

Sa mère hésite.

— J’aimerais comprendre comment ça fonctionne.

— Vas-y.

— Sans toi ?

— Oui.

— Ça te va que j’aie des informations que toi tu n’as pas ?

Inès hausse les épaules.

— Sur le système, oui.

— Pas sur le donneur.

— Non.

Sa mère acquiesce.

Elle s’inscrit seule.

En rentrant de la réunion, elle dépose plusieurs brochures sur le plan de travail.

Inès les voit.

Origines, identité, accès à l’information

Personnes conçues par don : vos possibilités

Elle les pousse légèrement pour poser son verre.

— C’était bien ?

— Oui.

— T’as appris des trucs ?

— Oui.

Sa mère attend.

— Tu veux savoir quoi ?

— Rien.

— D’accord.

Cette fois, Inès rit.

— Voilà encore.

Sa mère rit aussi.

— Je peux plus dire d’accord ?

— Si.

Elle boit.

— Ils ont parlé des autres enfants ?

— Des personnes issues du même donneur ?

— Oui.

— Oui.

Inès regarde son verre.

— Il y en a ?

Sa mère ne répond pas immédiatement.

— Le service peut parfois savoir que plusieurs personnes sont issues du même don.

— Mais pour moi ?

— Je n’ai rien demandé sur toi.

Inès relève les yeux.

— T’aurais pu ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas essayé.

— OK.

Elle prend son verre et monte dans sa chambre.

Quelques jours plus tard, le portail lui envoie une nouvelle notification.

Une information concernant votre dossier est disponible. Connectez-vous pour consulter vos options.

Cette fois, Inès ne supprime pas le message.

Le soir, elle montre son téléphone à son père.

— Ça veut dire quoi ?

— Je ne sais pas.

— Tu peux regarder ?

— Sur ton compte ?

— Non. Sur leur site. Voir ce que ça peut vouloir dire.

Il ouvre son ordinateur.

Ils trouvent une foire aux questions.

Une nouvelle information peut concerner une mise à jour administrative, des données transmises par le centre d’origine ou l’inscription d’une personne génétiquement apparentée.

— Donc ça peut être rien, dit Inès.

— Oui.

— Ou quelqu’un.

— Oui.

Elle ouvre le portail.

La notification est toujours là.

Pour continuer, il faut cliquer sur :

CONSULTER L’INFORMATION

Inès ne clique pas.

Son père regarde l’écran, puis elle.

— Tu veux que je sorte ?

— Pourquoi ?

— Je sais pas.

— Reste.

Ils restent assis quelques secondes.

— Si je clique, dit Inès, après je peux pas faire comme si j’avais pas cliqué.

— Non.

— Et si je clique pas, ça reste là ?

Son père parcourt la page.

— Apparemment.

Inès ferme l’ordinateur.

Le lendemain matin, avant de partir au lycée, elle le rouvre pour imprimer un devoir.

Le portail est toujours dans les onglets.

Un petit point rouge apparaît à côté de MES INFORMATIONS.

Elle imprime son devoir.

Puis elle ferme l’onglet.

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02

Vignette 2

Salomé

Le samedi matin, Salomé arrive à la boutique un peu avant neuf heures.

Son père est déjà derrière le comptoir. Sa mère termine de disposer des plats dans la vitrine réfrigérée. Sur la porte du petit bureau, une feuille A4 est fixée avec deux aimants.

SAMEDI
8 h – 11 h : Marc / Oksana
9 h – 12 h : Salomé
11 h – 14 h : Achille
14 h – fermeture : Marc / Oksana

Salomé enlève son manteau.

— Je peux faire les étiquettes ?

Son père lève les yeux.

— Elles sont faites.

— Les commandes alors.

— Après. Là, j’ai besoin de toi devant.

Trois clients attendent déjà.

Salomé rejoint la caisse.

Depuis qu’elle est petite, elle vient certains samedis à la boucherie de ses parents. Avant, elle collait les prix ou apportait les sacs. Maintenant qu’elle a treize ans, elle pèse certaines commandes, emballe les produits et encaisse lorsque la boutique est pleine.

Son frère Achille, seize ans, prend la relève à onze heures.

Une cliente tend un ticket.

— J’avais commandé un poulet.

Salomé ouvre le réfrigérateur derrière elle. Plusieurs volailles emballées portent un nom écrit au feutre.

Elle trouve le paquet.

— Madame Leclerc ?

— Oui.

Salomé le pose sur le comptoir.

— Ça fait vingt-deux cinquante.

La cliente paie et la remercie.

À onze heures, Salomé retourne dans le bureau. Elle prend le planning et barre son prénom pour le samedi suivant.

Son père le remarque en passant.

— Pourquoi tu fais ça ?

— Je veux plus travailler devant.

— Samedi prochain ?

— Non. Plus du tout.

Il la regarde.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Rien.

— Quelqu’un t’a dit quelque chose ?

— Non.

Elle remet la feuille contre la porte.

— Je veux plus vendre de viande.

Son père reste silencieux quelques secondes.

— Parce que tu n’en manges plus ?

— Oui. Enfin, c’est pas juste ça.

— C’est quoi alors ?

Salomé regarde vers la vitrine.

— Je sais pas encore.

Deux clients viennent d’entrer.

— On en reparle à la maison, dit son père.

Salomé est devenue végétarienne au printemps.

Ses parents avaient d’abord demandé si elle était certaine. Sa mère avait pris rendez-vous chez le médecin pour vérifier qu’elle mangeait suffisamment varié. Depuis, certains soirs, tout le monde mange la même chose. D’autres, sa mère prépare une portion différente.

Personne ne lui demande de manger de la viande.

Le soir, son père pose le planning du mois suivant sur la table.

— Si tu enlèves tous tes samedis, il faut qu’on trouve quelqu’un.

— Achille peut commencer plus tôt.

Son frère relève la tête.

— Ah non.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai entraînement.

— Moi aussi j’ai des trucs.

— Oui, mais c’est toi qui veux arrêter.

Leur mère intervient.

— On ne va pas décider que Achille reprend automatiquement tes heures.

Salomé regarde le planning.

— Je peux faire autre chose.

— Quoi ? demande son père.

— Les commandes. Les factures. Le ménage.

— Le ménage, on le fait après la fermeture. Les commandes, c’est une heure par semaine. Le samedi, ce dont on a besoin, c’est quelqu’un au comptoir.

— Alors engagez quelqu’un.

Son père commence à expliquer les charges et les horaires. Sa mère l’interrompt.

— Elle n’a pas besoin de connaître toute la comptabilité.

Le père reprend le planning.

— On ne te demande pas de manger ce que tu vends.

— Ça change quoi ?

— Pour moi, ça change quelque chose.

Salomé regarde sa mère.

— Et pour toi ?

— Je comprends que ça te gêne.

— Mais ?

— Mais je comprends aussi ton père.

Le samedi suivant, Salomé est quand même inscrite de neuf à midi.

À neuf heures dix, son père lui tend un ticket.

— Deux côtes de porc, quatre saucisses, trois cents grammes de haché.

— Je peux encaisser.

— Oksana est à la caisse.

— Je peux faire les sacs.

— Salomé.

Elle pose le ticket.

— J’ai dit que je voulais plus faire ça.

Son père baisse la voix.

— Et moi je t’ai dit qu’on n’avait pas encore trouvé de solution.

Une cliente attend quelques mètres plus loin.

Salomé finit par prendre la commande.

À midi, dans la voiture, sa mère lui demande :

— Ça a été ?

— Non.

— Papa m’a dit.

Salomé regarde par la fenêtre.

— Vous dites que vous êtes d’accord que je mange plus de viande.

— On est d’accord.

— Mais seulement si ça change rien.

— Ça change déjà des choses.

— Mes lentilles, ça change pas votre vie.

Sa mère ne répond pas tout de suite.

— Non.

— Voilà.

Quelques jours plus tard, Salomé demande si elle peut arrêter complètement de venir à la boutique.

Son père est surpris.

— Complètement ?

— Comme ça, c’est plus simple.

— Pour qui ?

— Pour moi.

— Justement.

Il ouvre le classeur où il conserve les horaires.

— Tu crois que Achille vient parce que ça le passionne ?

— J’ai jamais dit ça.

— Il vient parce que c’est une entreprise familiale. Moi aussi, à ton âge, j’aidais mes parents.

— C’est pas pareil.

— Pourquoi ?

Salomé hésite.

— Parce que Achille, ça le dérange pas.

— Beaucoup de choses le dérangent.

— Pas ça.

Son père referme le classeur.

— Si tu me dis que tu ne veux plus travailler ici parce que tu veux ton samedi, c’est une discussion. Si tu me dis que tu ne peux plus toucher une barquette parce que tu es végétarienne, j’essaie de comprendre où tu mets la limite.

— Moi aussi.

La réponse semble le surprendre.

Le mois suivant, ils essaient autrement.

Sur le planning, à côté du prénom de Salomé, son père écrit au crayon :

caisse / commandes

Pendant deux samedis, ça fonctionne presque sans discussion.

Salomé répond au téléphone, vérifie les tickets, classe les commandes et encaisse. Son père ou Achille servent la viande.

Un vendredi après l’école, son père lui demande de l’aider à préparer les commandes du lendemain.

Sur la table du bureau sont alignés des tickets avec des noms.

— Tu vérifies que tout correspond et tu écris les noms sur les paquets.

Salomé commence.

DUBOIS.

RENARD.

MARTIN.

Elle prend ensuite une volaille emballée et lit le ticket.

LECLERC.

Elle reste quelques secondes avec le feutre à la main.

— Il y a un problème ? demande son père depuis le comptoir.

— Non.

Elle écrit LECLERC sur l’emballage.

Elle passe au paquet suivant.

Le lendemain, Madame Leclerc arrive vers dix heures.

— Ton père sait ce que je prends d’habitude.

Salomé regarde le ticket.

— Deux escalopes fines, quatre chipolatas et cent cinquante grammes de pâté ?

Madame Leclerc sourit.

— Tu connais mieux ma commande que moi.

— Ça fait longtemps que vous prenez la même chose.

— Ça fait longtemps que je viens.

Elle regarde vers le comptoir.

— Tu ne sers plus le samedi ?

— Si. Enfin… surtout à la caisse maintenant.

— Ah.

Madame Leclerc sort son portefeuille.

— Ton frère, lui, me coupe toujours les tranches trop épaisses.

Salomé sourit.

— Je lui ai déjà dit.

— Dis-lui encore.

Son père vient préparer la commande. Madame Leclerc lui parle de travaux dans sa rue pendant que Salomé encaisse.

Le dimanche suivant, Salomé accompagne sa mère au supermarché.

Dans le coffre de la voiture, elle range les sacs.

— L’argent sur mon compte, il vient de la boutique ?

— Quel argent ?

— Ce que vous me donnez tous les mois.

— Entre autres, oui.

— Et mon téléphone ?

Sa mère la regarde.

— Quoi, ton téléphone ?

— Vous l’avez payé avec l’argent de la boutique.

— Salomé, tout ce qu’on paie vient en grande partie de la boutique.

— Je sais.

— Tu veux qu’on fasse quoi ?

— Je sais pas.

Sa mère attend.

— C’est pas pour vous piéger.

— Je sais.

— Mais si je veux plus participer à ça, je fais comment ?

— Je ne sais pas non plus.

Salomé ferme le coffre.

— Même les commandes, je croyais que ça allait.

— Et ça va pas ?

— Des fois si.

— Et des fois non ?

— Ouais.

Sa mère prend le chariot vide.

— C’est déjà plus compliqué que « je veux plus vendre de viande ».

— Merci.

— C’était pas une critique.

— Je sais.

Le samedi suivant, la matinée se passe presque entièrement comme prévu.

Vers onze heures trente, la boutique se remplit. Son père découpe une commande. Sa mère est au téléphone avec un fournisseur. Quatre personnes attendent devant la caisse.

Une cliente pose une barquette sur le comptoir.

— Je peux avoir deux tranches de jambon en plus ?

Salomé regarde son père. Il a les mains occupées.

Sa mère est toujours au téléphone.

Derrière la cliente, quelqu’un demande si la file avance.

Salomé ouvre la vitrine.

Elle prend la pince.

Sur la porte du bureau, derrière elle, le planning est toujours accroché.

À côté de son prénom, caisse / commandes est souligné deux fois au crayon.

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03

Vignette 3

Rachel

À 16 h 47, Rachel s’arrête au milieu du chemin.

— Attends.

Farah, qui roule quelques mètres devant elle, pose un pied par terre.

— Quoi ?

Rachel montre le talus, de l’autre côté du fossé. Une fumée gris clair monte derrière les herbes. Au début, elles pensent que quelqu’un brûle des déchets. Puis Rachel voit une petite flamme courir au ras du sol.

Elle sort son téléphone.

— Appelle ton père, dit Farah.

— Non.

Rachel compose le 112. Elle donne le nom du village, puis celui du chemin. L’opératrice lui demande ce qui brûle, si des habitations sont proches, si le feu se propage.

— C’est de l’herbe, je crois. Et derrière, il y a le champ de monsieur Gilsoul.

— Vous restez à distance. Les secours sont prévenus.

Rachel raccroche.

— On fait quoi ?

— On attend.

La fumée s’épaissit.

Son père travaille au service technique de la commune, notamment à l’entretien des espaces verts et des chemins. Rachel connaît bien le secteur. Elle l’appelle.

— Il y a le feu chemin des Bruyères.

— Tu as appelé les pompiers ?

— Oui.

— Alors tu ne t’approches pas.

— Je sais.

Puis elle appelle monsieur Gilsoul. Son numéro est enregistré parce qu’elle garde parfois son chien.

Quelques minutes plus tard, un tracteur arrive par l’autre côté du chemin avec une citerne. Monsieur Gilsoul regarde le talus, remonte aussitôt et repart vers l’entrée du champ.

Rachel et Farah se sont éloignées jusqu’au carrefour. Quand les pompiers arrivent, Rachel leur indique le passage utilisé par le tracteur.

Le feu est maîtrisé avant d’atteindre la haie.

Le soir, son père lui dit qu’elle a bien fait d’appeler tout de suite.

— Et Gilsoul ?

— Quoi, Gilsoul ?

— J’ai bien fait aussi ?

Son père réfléchit.

— Oui. Mais la prochaine fois, tu appelles le 112 et tu t’éloignes.

— J’ai fait ça.

— Je sais.

Le lendemain, la commune publie une photographie prise après l’intervention.

Grâce à la vigilance de deux jeunes habitantes, un départ de feu a pu être rapidement signalé hier chemin des Bruyères.

Rachel partage la publication. Pendant quelques jours, des voisins lui en parlent. Puis plus personne.

L’été continue. Les images d’incendies occupent presque chaque jour les journaux. Dans la commune, certains chemins forestiers sont temporairement interdits et des panneaux indiquant le niveau de risque apparaissent aux entrées.

Fin août, à la maison de jeunes, Karim pose une affiche sur la table.

FEUX DE VÉGÉTATION — LES BONS RÉFLEXES

— La commune veut faire trois petites vidéos. Ils ont pensé à toi.

Rachel continue son baby-foot.

— Pourquoi ?

Karim la regarde.

— Tu veux vraiment que je réponde ?

Deux jours plus tard, elle accepte.

La première réunion réunit Karim, une employée communale et un pompier chargé de la prévention. Sur un écran apparaissent trois mots :

VOIR — ALERTER — S’ÉLOIGNER

Le pompier explique que Rachel raconterait ce qu’elle a vu, montrerait comment donner une localisation précise et rappellerait qu’il ne faut pas intervenir soi-même.

Karim lui tend un premier texte.

Je rentrais à vélo avec une amie quand j’ai aperçu de la fumée. J’ai eu peur, mais je me suis souvenue qu’il fallait immédiatement appeler les secours.

— J’ai pas eu peur.

L’employée communale barre la phrase.

Rachel continue.

— J’ai aussi appelé Gilsoul.

— Oui, dit le pompier. Mais ce n’est pas un réflexe qu’on veut conseiller.

— Sa citerne a servi.

— Dans cette situation précise, oui. Mais la vidéo doit expliquer ce que n’importe quel jeune doit faire.

— Et appeler quelqu’un qui connaît le coin, ça peut être utile aussi.

— Ou faire venir quelqu’un au mauvais endroit. Quelqu’un pourrait aussi comprendre qu’il faut appeler son voisin avant les pompiers.

— J’ai appelé les pompiers avant.

Karim intervient :

— On peut dire qu’elle a donné aux pompiers des informations sur les accès ?

Le pompier réfléchit.

— Oui. Ça, c’est utile.

Rachel reprend son stylo.

Ils tournent la capsule près de la maison de jeunes. Le montage dure quarante-sept secondes.

On voit Rachel à vélo, puis devant un panneau de risque. Une carte apparaît pendant qu’elle explique comment donner une localisation. Ensuite viennent quelques images du chemin après le feu.

N’INTERVENEZ JAMAIS VOUS-MÊME. ALERTEZ. ÉLOIGNEZ-VOUS.

Rachel demande à Karim pourquoi on ne voit pas le champ de Gilsoul.

— Ils ont gardé les images utiles pour expliquer les consignes.

Le lendemain, Karim lui demande si elle veut encore modifier quelque chose avant publication.

— Le chemin était important aussi. Gilsoul savait passer par derrière. Papa savait que derrière la haie ça prenait vite parce qu’ils avaient coupé là la semaine avant.

— Tu voudrais raconter tout ça ?

— Je sais pas.

Karim ouvre le document du projet.

MESSAGE PRINCIPAL : Donner aux jeunes des consignes simples et sûres en cas de départ de feu.

— C’est pas faux, dit Rachel.

— Non.

— Mais c’est pas vraiment ce qui s’est passé non plus.

— On peut demander une autre version.

Rachel relit le texte.

— Ils peuvent publier celle-là.

Karim clique sur la validation.

Une semaine plus tard, Rachel et Farah reprennent le chemin des Bruyères à vélo. Une barrière métallique bloque désormais l’accès au bois. À côté, le père de Rachel fixe un panneau rouge sur un poteau. Monsieur Gilsoul attend dans son tracteur, moteur coupé.

Gilsoul montre la barrière.

— Avec la tonne à eau, je passe plus par ici.

— Tu passes par le chemin du haut, dit le père de Rachel.

— Avec la petite citerne. Pas avec l’autre.

— Les pompiers doivent pouvoir garder l’accès libre.

— Justement, s’il y a un départ dans mon champ, l’accès libre, j’aimerais bien l’avoir aussi.

Le père de Rachel resserre le collier du panneau.

— On en reparle avec le chef de poste. Aujourd’hui, la consigne, c’est fermeture.

Gilsoul se tourne vers Rachel.

— Dans ta vidéo, ils disent quoi pour les tracteurs ?

— Rien.

— Ils ont raison. Ça aurait fait deux heures.

Farah rit.

— Rentrez par la route, dit le père de Rachel. Ici, c’est fermé.

Rachel et Farah font demi-tour pendant que Gilsoul redémarre.

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04

Vignette 4

Léon

Le père d’Ismaël pose un plat de riz au milieu de la table.

— Attends deux secondes, dit Ismaël. Ma mère arrive.

Léon repose sa fourchette.

— Tu peux manger, lui dit le père. Chez nous, attendre ma femme, c’est une règle qui n’existe que quand elle est dans la pièce.

Ismaël rit. Sa mère entre avec une assiette de légumes et donne une petite tape sur l’épaule de son mari.

Léon mange souvent ici après l’entraînement. Ismaël et lui jouent au futsal dans le même club depuis trois ans. Depuis quelques mois, Léon pose aussi beaucoup de questions.

— C’est vrai qu’un musulman doit croire que tout ce qui est dans le Coran est vrai ?

Ismaël soupire.

— Ça recommence.

Son père sourit.

— Ça dépend déjà de ce que tu veux dire par « vrai ».

— Ben… vrai.

— Voilà. On avance.

Léon cite deux sites et une vidéo.

— Lis des gens qui ne sont pas d’accord entre eux, dit le père. Sinon tu vas juste apprendre à répéter.

— Mais toi, tu crois que c’est la parole de Dieu ?

— Oui.

— Alors pourquoi il faut discuter ?

— Parce que croire que ça vient de Dieu ne te dit pas encore comment, quinze siècles plus tard, tu dois comprendre chaque phrase.

Ismaël se lève.

— Papa, si tu commences, on va rater l’entraînement.

Chez Léon, personne ne croit en Dieu.

Son grand-père parle encore parfois des réunions syndicales où on l’emmenait enfant. Son père travaille depuis vingt ans dans une mutualité historiquement liée au mouvement ouvrier et laïque, même s’il raconte surtout les restructurations et les problèmes informatiques.

Léon n’a pas été baptisé. Ses parents lui ont toujours dit : quand tu seras grand, tu penseras ce que tu veux.

Un mardi soir, il attend que sa sœur quitte la cuisine.

— Je vais devenir musulman.

Sa mère cesse de couper les tomates.

— Comment ça ?

— Je veux me convertir.

Son père pose son verre.

— Tu veux dire que tu crois en Dieu ?

— Ça, vous le savez déjà. Je veux faire la shahada.

Son père demande ce que cela implique.

— Et Ismaël ? Il t’a proposé ça ?

— Non.

— Ses parents sont au courant ? demande sa mère.

— Son père, oui.

— Et il en pense quoi ?

— Que je vais trop vite.

Son père relève les yeux.

— Ah.

— Quoi, « ah » ?

— Rien.

Personne ne lui interdit de croire. Son père répète qu’il ne veut pas décider à sa place.

— Alors je peux ?

— Je te demande d’attendre.

— Jusqu’à quand ?

— Je sais pas. Six mois. Un an.

— Pourquoi un an ?

— Parce que tu as quinze ans.

— Vous avez toujours dit que je choisirais quand je serais assez grand.

— Oui.

— C’est quand ?

Son père ne répond pas.

Un après-midi, Léon attend Ismaël dans le salon.

— Ismaël m’a dit que tu voulais faire le ramadan, dit son père.

— Oui.

— Tu as déjà jeûné une journée entière ?

— Non.

— Commence peut-être par là avant d’organiser les trente suivantes.

Sur la table, un livre est ouvert.

— L’auteur dit que certains récits ont été écrits longtemps après, dit Léon. Ça te dérange pas ?

— Pourquoi ?

— Si c’est historique…

— Historique, ça veut pas dire faux.

— Sur une vidéo, le gars disait que si tu mets le contexte partout, tu finis par choisir ce qui t’arrange.

— C’est possible. Et faire comme s’il n’y avait jamais de contexte peut aussi être une manière de choisir ce qui t’arrange.

Ismaël revient avec ses chaussures.

— Tu lui fais encore son cours ?

— C’est lui qui pose des questions.

Dans la rue, Ismaël dit :

— Tu sais que t’es pas obligé de devenir spécialiste avant de devenir musulman ?

— Ton père dit le contraire.

— Mon père pense qu’il faut lire trois livres avant d’acheter une cafetière.

À la maison, les changements arrivent sans décision générale.

Léon ne mange plus de porc. Sa mère vérifie davantage les ingrédients. Son père lui achète un petit tapis après avoir découvert qu’il priait sur une serviette de bain.

Puis Léon refuse une sortie familiale parce qu’elle tombe le même jour qu’une activité avec Ismaël.

— On va chez ta grand-mère.

— Je peux la voir dimanche.

— Tout le monde y va samedi.

— Moi, j’ai quelque chose.

Son père le regarde.

— Tu vois, c’est ça qui m’inquiète. Tout va très vite.

— Pour toi.

— Pour toi aussi. Tu ne le vois juste pas.

Quelques semaines plus tard, le père d’Ismaël invite Léon à venir avec eux à la mosquée.

Dans la voiture, Léon dit qu’il aimerait peut-être prononcer la shahada ce jour-là.

— Pourquoi aujourd’hui ? demande le père d’Ismaël.

— Pourquoi pas ?

— C’est une réponse.

Puis :

— Tu sais que tu peux venir avec nous sans te convertir ?

— Je sais.

— Tu peux venir dix fois.

— Je sais.

— D’accord.

Léon regarde par la fenêtre.

— Vous voulez pas que je me convertisse ?

— J’ai pas dit ça. Je trouve que tu vas vite.

— Mon père aussi.

— Pour une fois, on est d’accord.

Ismaël, à l’arrière, intervient :

— Vous pouvez arrêter de faire un comité sur lui ? On va être en retard.

Le dimanche suivant, le grand-père de Léon déjeune chez eux.

— Nous, on s’est battus pour sortir de tout ça, dit-il.

Léon relève la tête.

— Moi, j’en sors pas.

— Comment ça ?

— J’y entre.

Son grand-père le regarde longtemps.

— C’est justement ça que je comprends pas.

Après le repas, son père accompagne Léon jusqu’à sa chambre.

— Tu veux toujours le faire ?

— Oui.

— Et si dans deux ans tu changes d’avis ?

— Je changerai d’avis.

Son père reste dans l’encadrement.

— Ça te suffit ?

— Pour quoi ?

Il regarde son fils, puis les livres sur le bureau.

— Je sais pas.

Il repart sans achever sa phrase.

Le mercredi suivant, Léon arrive chez Ismaël avant l’entraînement. Le père d’Ismaël est dans la pièce voisine. Ismaël, lui, est penché sur un exercice de chimie.

— Tu viens pas prier ? demande Léon.

— Après.

— Ton père y est.

— Oui.

— Et ça te dérange pas de décaler ?

Ismaël lève les yeux.

— J’ai contrôle demain.

Léon pose son sac.

— Je demandais juste.

— Je sais. Tu peux me faire réciter les ions si tu veux être utile.

Léon prend la feuille.

— Nitrate ?

— NO3 moins.

— Carbonate ?

Ismaël hésite.

Son père revient quelques minutes plus tard et regarde l’heure.

— Vous partez dans dix minutes.

— J’ai pas fini, dit Ismaël.

— Alors moins de religion et plus de chimie.

— C’est lui, répond Ismaël en montrant Léon.

Léon continue la liste.

← collection 05 / 18
05

Vignette 5

Naïma

Naïma tient une mèche entre deux doigts.

— Là.

Sa mère regarde dans le miroir.

— Là quoi ?

— Tu coupes.

— Je ne coupe rien du tout. Tu vas m’accuser pendant six mois.

— J’ai déjà commencé.

Une moitié de la frange tombe presque droit. L’autre remonte au-dessus du sourcil.

Sa mère prend les ciseaux.

— Ne bouge pas.

— Tu disais que tu voulais pas.

— Maintenant, je limite les dégâts.

Naïma sourit. Sa mère coupe quelques millimètres, recule, recommence.

— C’est mieux ?

— Non.

— Parfait.

Naïma prend une photo et l’envoie à Awa.

ma mère vient de ruiner ma vie

La réponse arrive aussitôt.

elle avait encore besoin de ça ?

Naïma rit.

Elle connaît Awa depuis la cinquième primaire. Elles ont passé assez de temps l’une chez l’autre pour savoir dans quel tiroir sont les verres et quelles portes grincent la nuit. Awa a connu les appareils dentaires, les premières soirées, deux changements d’école et la période où Naïma refusait toutes les photos de profil.

Le mardi suivant, elles ne se parlent presque pas.

À midi, Awa s’est installée avec deux filles de sa classe sans attendre Naïma. Le soir, Naïma lui envoie trois messages. Awa répond au troisième.

j'avais juste envie d'être avec elles

je t'ai rien dit

si

Naïma appelle.

— C’est quoi ton problème ?

— J’ai pas de problème.

— Depuis trois semaines, chaque fois qu’elles sont là, tu disparais.

— Je disparais pas.

— Super.

Awa soupire.

— C’est exactement ça qui est fatigant.

— Quoi ?

— Dès que je fais un truc sans toi, ça devient énorme.

— Mais va avec elles, je m’en fous.

— Ben justement, non.

Naïma se tait.

Awa continue :

— Dès que quelqu’un te laisse un peu tomber, tu deviens dingue.

— Quoi ?

— J’ai dit que—

— Non. « Te laisse tomber. » Pourquoi tu dis ça ?

— Comme ça.

— Awa.

Silence.

— Ta mère m’en avait parlé.

Naïma se redresse sur son lit.

— Parlé de quoi ?

— Il y a longtemps.

— De quoi ?

— De quand on était petites.

Naïma raccroche.

Sa mère vide le lave-vaisselle quand Naïma descend.

— T’as parlé de moi à Awa ?

— Aujourd’hui ?

— Avant.

— Naïma, je parle de toi à Awa depuis qu’elle a dix ans.

— Sur mon adoption.

Sa mère s’arrête, une assiette à la main.

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

— Donc oui.

— Attends.

— Tu lui as dit quoi ?

Sa mère pose l’assiette.

— Je ne sais pas. Quand ?

— Elle dit que tu lui as expliqué que j’avais peur que les gens me laissent tomber.

Sa mère réfléchit.

— Ah.

— « Ah » ?

— Je crois que je vois. Vous aviez onze ans, peut-être douze. Vous vous disputiez tout le temps.

— Et ?

— Awa venait ici en pleurant. Toi aussi.

— Donc tu lui racontes ma vie ?

— Non.

— C’est exactement ce que t’as fait.

Sa mère secoue la tête.

— Je ne lui ai rien raconté sur ta mère de naissance. Je ne lui ai donné aucun détail sur ton adoption.

— Mais tu lui as dit que j’étais comme ça à cause de ça.

— J’ai dit « peut-être ».

— Génial.

— C’était important.

— Pour qui ?

— Pour vous deux, je pensais.

Naïma monte dans sa chambre.

Le lendemain, sa mère frappe à la porte.

— Je n’aurais peut-être pas dû lui dire ça.

— Peut-être ?

— Je ne vais pas te dire aujourd’hui que j’étais certaine d’avoir tort si je ne le pense pas.

Naïma la regarde.

— Elle avait commencé à ne plus venir ici. Vous vous faisiez du mal. Toi, tu pensais qu’elle allait t’abandonner chaque fois qu’elle faisait quelque chose sans toi.

— J’avais onze ans.

— Oui.

— J’ai seize ans.

— Oui.

— Alors pourquoi elle pense encore ça ?

Sa mère ne répond pas.

— Parce que tu lui as donné le truc.

— Quel truc ?

— L’explication.

Sa mère s’assied au bord du lit.

— Je ne pensais pas lui donner une explication pour cinq ans.

— Mais elle l’a.

— Oui.

— Et toi aussi.

— Moi aussi quoi ?

— Tu penses encore ça ?

Sa mère hésite.

— Parfois.

Naïma tourne la tête.

— Voilà.

— Tu veux que je mente ?

— Non.

— Alors je ne sais pas quoi te répondre.

Le dimanche, Naïma et sa mère vont déjeuner chez ses grands-parents.

Dans la voiture, sa mère demande :

— Tu veux que je parle à Awa ?

— Pour lui dire quoi ?

— Que ce que je lui ai dit à l'époque n'est pas une explication de tout.

— Non.

— D'accord.

Elles roulent quelques minutes.

— Et toi, tu peux arrêter ?

Sa mère garde les yeux sur la route.

— D'essayer d'expliquer des trucs avec mon adoption.

— Je peux essayer.

— C'est pas pareil.

— Non.

Au feu rouge, sa mère se tourne vers elle.

— Mais je ne peux pas faire comme si je n'avais jamais pensé certaines choses.

— Je te demande pas ça.

— Tu me demandes quoi ?

Naïma regarde dehors.

— Que ça compte pas plus que le reste.

Le feu passe au vert.

Le vendredi suivant, Awa passe pour reprendre un sweat qu’elle avait laissé chez Naïma.

— Je suis désolée.

— Pour quoi ?

— D’avoir sorti ça pendant qu’on s’engueulait.

— Mais tu le penses ?

Awa regarde le sweat.

— Des fois.

— Parce que ma mère te l’a dit.

— Pas seulement.

— Tu peux pas savoir.

— Toi non plus.

Naïma la fixe.

Awa ajoute :

— À l’époque, je croyais que tu voulais juste m’empêcher d’avoir d’autres copines.

— Peut-être que oui.

— Peut-être.

— Et maman t’a dit que non.

— Elle m’a pas dit ça.

— Elle t’a expliqué.

Awa acquiesce.

— Et ça a changé quoi ?

— J’ai arrêté de croire que tu faisais exprès.

Naïma s’appuie contre le mur.

— Et maintenant ?

— Maintenant quoi ?

— Quand je m’énerve.

Awa réfléchit.

— Des fois j’y pense.

— À mon adoption.

— Oui.

— Arrête.

— D’accord.

La réponse arrive trop vite.

— Comment ?

— Comment quoi ?

— Comment tu vas arrêter d’y penser ?

Awa ne répond pas.

La semaine suivante, elles travaillent chez Naïma sur une présentation à rendre le lundi.

Awa est assise par terre, dos contre le lit. Naïma cherche une image sur son ordinateur.

— Celle-là ?
— Elle est moche.
— Elles sont toutes moches.
— Celle d’avant était moins moche.
Naïma revient en arrière.

Elles continuent.

Au bout d’un moment, Awa range ses feuilles.

— Je vais rentrer.

Naïma lève les yeux.

— Déjà ?

— Il est presque six heures.

— Tu peux rester manger.

— Non, je vais chez Charlie.

Naïma se tourne vers elle.

— Ah.

Awa remet son pull.

— Quoi ?

— Rien.

— Naïma.

— J’ai dit rien.

Awa la regarde quelques secondes.

— On termine demain ?

— Si tu veux.

— Chez moi ?

— D’accord.

Awa prend son sac.

Dans l’entrée, elle cherche une chaussure sous le banc.

— Elle est derrière toi, dit Naïma.

Awa la récupère.

— Merci.

— Tu savais qu’elle était là.

— Non.

— Si, tu regardais dessus depuis deux minutes.

Awa rit.

— T’es insupportable.

— Je sais.

Awa ouvre la porte.

— Demain vers deux heures ?

— Ouais.

— Je t’écris.

— D’accord.

Awa descend les marches.

Naïma referme la porte et retourne dans sa chambre.

Sur l’ordinateur, l’image qu’elles avaient choisie est toujours ouverte.

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06

Vignette 6

Maëlle

— Celle-là, non.

La mère de Maëlle garde le doigt au-dessus de l’écran.

— Pourquoi ?

— J’aime pas ma tête.

— Tu ris.

— Justement.

Sa mère revient à la photo précédente.

— Celle-là ?

— Oui.

— On voit moins le pull.

Maëlle soupire.

— Alors mets l’autre.

Sa mère la regarde.

— Non. Si tu ne l’aimes pas, on ne la met pas.

Elles choisissent la troisième. Maëlle vérifie la légende, change un mot, puis rend le téléphone.

— Tu postes ?

— À dix-huit heures.

Maëlle acquiesce et remonte dans sa chambre.

Son compte affiche un peu plus de huit cent mille abonnés. Sa mère en garde le téléphone professionnel, répond aux marques et prépare le calendrier des publications. Maëlle choisit les vidéos qu’elles tournent et refuse régulièrement des propositions.

Sur son propre téléphone, elle ouvre un autre compte.

mll_orage — 327 abonnés.

Elle y a mis trois dessins, des photos prises dans le bus, des vidéos où elle joue du synthé, une tarte complètement brûlée et vingt secondes d’une chanson enregistrée dans sa chambre.

Personne ne l’appelle Maëlle là-dessus.

À table, son petit frère demande :

— C’était quoi, ta première vidéo ?

Maëlle hausse les épaules.

— Aucune idée.

— Mais si.

— J’avais six ans.

Son père rit.

— Sept.

Sa mère se souvient du tee-shirt jaune. Son père, de la tablette posée contre une boîte à chaussures. Son frère connaît l’histoire parce qu’on la lui a racontée : Maëlle voulait montrer les petits animaux qu’elle fabriquait en pâte autodurcissante.

— C’est toi qui avais demandé, dit sa mère.

— Peut-être.

— Mais oui. Tu nous harcelais pour qu’on la mette sur Internet.

— J’ai aucun souvenir de ça.

Son père cherche la vidéo.

— Non, laisse.

— Je voulais juste te montrer.

— Je la connais.

Elle la connaît surtout à travers ce qu’on lui en a raconté : les trois cents vues le premier soir, puis les milliers, la deuxième vidéo, les gens qui demandaient quand arriverait la suivante.

— Tu adorais ça, dit son père.

— J’ai pas dit le contraire.

Deux jours plus tard, un message apparaît sous la chanson de mll_orage.

attends c'est pas Maëlle V. ???

Elle l’efface. Un autre arrive une heure après.

Le lendemain, quelqu’un publie côte à côte une image de son compte public et une capture de sa vidéo. Même grain de beauté sous l’oreille. Même bague.

À midi, sa mère l’appelle.

— Tu as un autre compte ?

— Oui.

— Depuis quand ?

— Quelques mois.

— Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

— Parce que.

— Il est public ?

— Oui.

— Donne-moi le nom.

— Ne fais rien.

— Je ne fais rien. Je veux regarder.

Sa mère attend son retour. Elle fait défiler le compte sans commenter.

— Il n’y a pas de photos de l’école ? D’adresse ? De gens qui n’ont pas envie d’être reconnus ?

— Non.

— Messages privés ?

— Maman.

— Je te demande.

— Rien de bizarre.

Sa mère pose le téléphone.

— On le passe en privé quelques jours.

— Non.

— Maëlle, maintenant ils savent.

— Je veux le garder.

— Tu peux le garder. En privé.

— C’est pas pareil.

— Pourquoi ?

— Parce que je connais personne là-dessus.

— Justement.

— C’est justement ça que j’aime.

Le nombre d’abonnés double en deux jours.

Parmi les anciens, il y a june.wav. Depuis plusieurs semaines, Maëlle et elle s’envoient des morceaux inachevés. June avait déjà écrit : « ton refrain dure mille ans ; ton synthé ressemble à une sonnette ; garde la première prise, les autres sont trop propres ».

Cette fois, elle écrit :

c'est vraiment toi du coup ?

oui

genre la Maëlle V. ?

oui

Après quelques minutes :

ok c'est bizarre

Maëlle répond :

pour moi aussi

Le lendemain, Maëlle lui envoie une nouvelle démo.

June répond :

j'aime bien

Maëlle attend, puis écrit :

c'est tout ?

bah oui

avant t'aurais dit ce qui va pas

Trois minutes plus tard, June propose un appel.

— Je sais pas, dit-elle quand Maëlle décroche. C’est différent maintenant.

— Pourquoi ?

— Parce que je sais qui t’es.

— Tu savais déjà qui j’étais sur ce compte.

— Non. Je savais mll_orage.

— C’est moi aussi.

— Je sais.

Un silence.

— Le refrain est trop long, finit June.

— Voilà.

— Mais maintenant j’ai l’impression que si je dis un truc nul, tu peux me trouver en deux secondes.

Maëlle rit.

— J’allais pas te faire assassiner avant.

— Je sais. C’est débile.

— Un peu.

Elles reparlent du morceau.

Une marque pour laquelle Maëlle doit publier le lendemain demande si elle veut décaler.

— Ils ont vu passer ton autre compte, explique sa mère.

— Ils s’en foutent.

— Ils veulent savoir s’il y a quelque chose qui risque de sortir.

— « Sortir » ? J’ai mis une tarte et des chansons.

— Je sais. C’est ce que j’ai répondu.

Sa mère ajoute que la marque trouve la musique « intéressante » et demande si Maëlle voudrait un jour imaginer une collaboration autour de ça.

— Non.

— J’ai déjà répondu non.

Maëlle la regarde.

— Tu vois ?

— Quoi ?

— C’est déjà devenu un truc pour eux.

— C’était un truc avant qu’ils le trouvent.

— Pas pour eux.

Le dimanche, son père ressort un vieux disque dur pour chercher des photos.

Maëlle apparaît à sept ans, tee-shirt jaune, devant trois petits animaux difformes.

— Coupe.

Son père arrête.

— Désolé.

— Non, attends.

Elle remet le début.

La petite fille regarde derrière la caméra.

— On commence ?

La voix de son père répond :

— Quand tu veux.

Maëlle regarde deux fois.

— C’est tout ?

— Quoi ?

— Le début.

— De cette vidéo, oui.

— Mais pourquoi on faisait ça ?

— Parce que tu voulais montrer tes animaux.

— Ça, c’est ce que vous dites toujours.

Son père fronce les sourcils.

— Parce que c’est ce qui s’est passé.

— Je dis pas que c’est faux. Je m’en souviens juste pas.

— Moi, oui.

Plus tard, sa mère dit qu’elle se souvient surtout de Maëlle qui réclamait de regarder les vues. Son frère jure qu’on lui a toujours raconté qu’elle avait exigé elle-même la première publication.

— Toi, t’étais même pas né, dit Maëlle.

— Je sais. Mais je connais l’histoire.

Personne ne retrouve la conversation d’avant la première vidéo.

La semaine suivante, June et Maëlle travaillent en appel sur le même morceau. June lui demande deux fois si sa mère écoute.

— Non.

— T’es sûre ?

— Oui.

— Désolée.

— Arrête de dire désolée.

June souffle.

— Tu vois, avant je demandais pas tout ça.

— Je sais.

Elles reprennent au deuxième couplet.

Au bout de quelques minutes, June coupe la musique.

— Là, ton synthé ressemble encore à une sonnette.

— Merci.

— De rien.

— Et le refrain ?

— Toujours trop long.

Elles recommencent depuis le début.

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07

Vignette 7

Élise

Le gîte s’appelle Les Mésanges.

Le nom est gravé sur une petite planche de bois à côté de la porte. En dessous, quelqu’un a dessiné deux oiseaux bleus.

Élise pose son sac dans l’entrée.

— C’est ici ?

Nadia pousse la porte derrière elle.

— Pour quelques jours.

— Combien ?

— On ne sait pas encore.

Dans le salon, il y a un canapé gris, une télévision, une table basse couverte de magazines et une étagère avec des jeux de société. Sur le buffet, un classeur porte une étiquette : INFORMATIONS POUR VOTRE SÉJOUR.

Élise ouvre la porte-fenêtre.

— Je peux aller dehors ?

— Sur la terrasse, oui.

— Et dans le jardin ?

Nadia regarde par la fenêtre. Une haie sépare le terrain de la route.

— Avec quelqu’un.

Élise referme la porte.

Deux éducateurs se relaient auprès d’elle, jour et nuit. Les couteaux de cuisine ont été rangés dans une boîte que Nadia garde dans sa voiture. La porte de la salle de bains ne peut pas être verrouillée. Pour sortir du gîte, Élise doit être accompagnée.

Son téléphone lui est rendu après le petit déjeuner et repris à vingt-deux heures.

Le premier soir, elle demande :

— Vous allez dormir où ?

Nadia montre la deuxième chambre.

— Là.

— Et demain ?

— Julien prend le relais à huit heures.

— Et après ?

— Je reviens demain soir.

Élise regarde le canapé.

— Vous allez vraiment faire ça tous les jours ?

— Pour l’instant, oui.

Le troisième jour, sa mère apporte deux sacs de vêtements.

— Tu as pris mon sweat noir ?

— Celui avec la fermeture cassée ?

— Elle est pas cassée.

— Elle ferme plus.

— C’est différent.

Sa mère sort le sweat.

Élise lui montre sa chambre. Elle a déplacé la petite table sous la fenêtre et posé trois photographies contre la lampe.

— Tu peux bouger les meubles ?

— Apparemment.

— C’est mieux que l’hôpital.

— Il y a pas besoin de beaucoup.

Sa mère s’assied sur le lit.

— Ils ont appelé pour la place ?

— Nadia dit qu’ils rappellent demain.

Depuis plusieurs semaines, une structure spécialisée doit accueillir Élise. L’équipe peut assurer une présence continue, reprendre progressivement sa scolarité et organiser les visites avec sa famille. Elle se trouve à près de deux heures de route.

La demande a été acceptée.

Il n’y a simplement pas encore de chambre disponible.

— Ils avaient dit lundi, dit Élise.

— Je sais.

— Avant, ils avaient dit jeudi.

— Je sais.

Sa mère replie un tee-shirt qui dépasse du sac.

— Je peux rester ici sinon.

— Ici, c’est temporaire.

— Tout est temporaire depuis deux mois.

Sa mère ne répond pas.

Au bout d’une semaine, Élise retourne à l’école deux matinées.

Julien l’accompagne jusqu’à l’entrée et revient la chercher à midi.

Le mercredi, elle lui demande de l’attendre au café en face plutôt que devant la grille.

— Pourquoi ?

— Parce que tout le monde te voit.

— Je dois pouvoir te récupérer rapidement.

— Le café est à trente mètres.

Julien regarde la rue.

— D’accord. Mais tu m’envoies un message quand tu sors.

Le lendemain, Élise sort avec onze minutes de retard.

Julien l’attend sur le trottoir.

— Je croyais que t’étais au café.

— Je croyais que tu sortais à midi.

— La prof a fini son truc.

Dans la voiture, il lui dit qu’il attendra de nouveau devant l’école.

— Donc j’ai onze minutes de retard et je perds le café.

— Pour l’instant.

— C’est toujours « pour l’instant ».

Julien démarre.

— Oui.

Le vendredi suivant, un homme sonne au gîte.

Élise est à la table de la cuisine avec Nadia. Elles essaient de comprendre un exercice de mathématiques.

L’homme tient une petite caisse à outils.

— Bonjour. C’est pour le radiateur de la chambre.

Nadia le laisse entrer.

— Vous avez toujours le problème ? demande-t-il à Élise.

— Il fait un bruit toute la nuit.

— Ça, c’est parce qu’il a du caractère.

Il démonte le thermostat.

— Vous partez bien vendredi prochain ?

Nadia relève la tête.

— Normalement.

— Parce que j’ai les suivants samedi à seize heures. Il faut que je puisse faire passer le nettoyage le matin.

— Oui. C’est noté.

L’homme remet le thermostat.

— Essayez ce soir. Si ça recommence, vous m’appelez.

Après son départ, Élise regarde Nadia.

— C’est qui, « les suivants » ?

Nadia ferme son ordinateur.

— Des locataires.

— Quels locataires ?

— Des gens qui ont réservé le gîte.

— Donc on part vendredi ?

— Oui.

— Pour aller où ?

Nadia ne répond pas immédiatement.

— On cherche.

— La place ?

— Toujours pas.

— Alors où ?

— On cherche, Élise.

Le lundi, sa mère vient pour une réunion.

Nadia est là avec Julien et la responsable du service.

Une autre maison a été trouvée à trente-cinq kilomètres. Elle est disponible pour dix-sept jours.

— Et après ? demande Élise.

— On espère que la place sera libre avant, répond la responsable.

— Vous espériez déjà qu’elle serait libre avant maintenant.

— Oui.

— Et l’école ?

Julien explique qu’ils pourront continuer à l’y conduire.

— Ça fait combien de temps ?

— Environ quarante-cinq minutes.

— Deux fois par jour ?

— Oui.

Sa mère intervient.

— Elle commence seulement à y retourner.

— On le sait.

— Alors pourquoi vous la mettez à quarante-cinq minutes ?

La responsable pose son stylo.

— Parce que c’est le logement qu’on a trouvé.

— Et si elle reste ici ?

— Ce n’est pas possible.

— Pourquoi ?

Élise répond avant elle.

— Parce qu’il y a des vacanciers.

Sa mère se tourne vers Nadia.

— Sérieusement ?

— Le gîte était réservé avant notre arrivée.

— Donc vous lui interdisez de sortir seule parce qu’elle a besoin d’un cadre stable et vous la déménagez parce que des gens viennent passer une semaine ici ?

Nadia ne répond pas tout de suite.

— Je sais ce que ça donne comme situation.

— C’est pas ce que je demande.

— Non.

La responsable reprend :

— Ce lieu n’a jamais été prévu comme une solution durable.

— Aucun des lieux où elle est depuis deux mois n’est prévu comme une solution durable.

Élise regarde sa mère.

— Je veux aller dans l’autre maison.

Sa mère s’arrête.

— Tu l’as vue ?

— Non.

— Alors pourquoi tu dis ça ?

— Parce que je veux pas aller dans leur centre.

Le soir, Nadia prépare des pâtes.

Élise râpe du parmesan.

— Pourquoi tu ne veux plus de la place ?

— J’en ai jamais voulu.

— Tu disais que tu voulais sortir de l’hôpital.

— Oui.

— Et rentrer chez toi.

— Oui.

— Et quand ce n’était pas possible, tu voulais un endroit où tu pourrais reprendre l’école.

— Je reprends l’école ici.

— La structure a aussi une école.

— C’est pas la mienne.

Nadia verse les pâtes dans la passoire.

— Ta mère pourrait venir.

— Deux heures pour venir, deux heures pour repartir.

— Oui.

— Ici elle vient après le travail.

— Oui.

Élise pose la râpe.

— Alors pourquoi vous dites que l’autre endroit est mieux ?

— Parce qu’il y a une équipe complète. Parce que ce n’est pas un logement loué pour quelques semaines. Parce que tu pourrais y rester le temps qu’il faut.

— Avec ma porte fermée ?

Nadia hésite.

— Ça dépendra de comment ça se passe.

— Mon téléphone ?

— Il y aura des règles.

— Sortir ?

— Aussi.

— Donc pareil.

— Non. Pas pareil.

— Mieux comment ?

Nadia prend deux assiettes.

— Sur certaines choses, mieux.

— Et les autres ?

— Sur certaines autres, non.

Le jeudi après-midi, le téléphone de Nadia sonne.

Élise est dans le salon.

Nadia écoute longtemps.

— D’accord. Je rappelle sa mère.

Elle raccroche.

— Quoi ?

— La structure a une place.

Élise ne dit rien.

— À partir de demain.

— Demain ?

— Oui.

— Et l’autre maison ?

— Elle est toujours disponible.

— Donc je peux aller là ?

— Il faut en discuter.

— Vous avez dit que c’était la seule solution hier.

— C’était la seule qu’on avait hier.

Élise monte dans sa chambre.

Le lendemain matin, des caisses sont ouvertes dans le salon.

Julien décroche les trois photographies qu’Élise avait fixées sur le réfrigérateur avec les magnets du gîte.

— Je peux le faire.

Il les lui tend.

Sa mère arrive un peu avant dix heures.

— J’ai parlé avec la responsable, dit-elle.

— Et ?

— Elle pense que la structure est la solution la plus stable.

— Je sais ce qu’elle pense.

— Moi aussi, je pense que ça a des avantages.

— Des avantages.

— Élise.

— Quoi ?

Sa mère regarde les caisses.

— Je ne sais pas.

Nadia entre dans la pièce.

— Ils gardent la place jusqu’à midi.

— Après ? demande Élise.

— Ils la proposent à quelqu’un d’autre.

Le téléphone de Julien sonne.

Il décroche, écoute, puis sort dans le couloir.

Quelques minutes plus tard, il revient.

— Pour l’autre maison, on n’aura pas les clés à midi. Les gens qui sont dedans partent plus tard que prévu.

— Quand ? demande la mère d’Élise.

— Ils ne savent pas encore. Cet après-midi normalement.

Élise referme une caisse.

— Et si je dis non à la place ?

Nadia la regarde.

— Alors on va dans l’autre maison dès qu’on a les clés.

— Et je peux y rester combien de temps ?

Nadia prend la feuille posée sur la table.

— Jusqu’au 28.

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08

Vignette 8

Colette et Blandine

Lorsque Colette, dix ans, est arrivée chez les Vandooren, elle demandait chaque soir combien de nuits il restait avant de revoir Blandine.

Au début, Madame Vandooren avait dessiné un petit calendrier sur une feuille fixée au réfrigérateur. Les mercredis où les deux sœurs devaient se retrouver étaient entourés au feutre. Un mercredi sur deux, un éducateur venait chercher Colette après l’école et la conduisait jusqu’au service où vivait Blandine, treize ans. Elles passaient l’après-midi ensemble, parfois dans les locaux du service, parfois à la piscine, dans un parc ou en ville avec un adulte à proximité.

Les deux filles avaient été placées séparément deux ans auparavant. Avant cela, elles vivaient avec leur mère. Les périodes où celle-ci parvenait à tenir le quotidien alternaient avec d’autres, plus difficiles, pendant lesquelles Blandine avait progressivement pris beaucoup de place auprès de sa petite sœur. Elle préparait des tartines, vérifiait le réveil, inventait une excuse lorsqu’elles arrivaient en retard à l’école. Une nuit, c’est elle qui avait téléphoné à leur tante parce que leur mère n’était pas rentrée.

Lors du placement, Blandine avait répété qu’elle voulait rester avec Colette. Aucune solution permettant de les accueillir ensemble n’avait été trouvée. Colette avait finalement rejoint une famille d’accueil ; Blandine, après deux accueils provisoires, vivait désormais dans une petite structure résidentielle avec cinq autres adolescentes.

Le maintien de leur relation avait alors été considéré comme une priorité.

Deux ans plus tard, Colette ne compte plus les nuits.

Elle a sa chambre chez les Vandooren, deux amies qui viennent régulièrement dormir, un cours de judo le samedi. Elle appelle les adultes chez qui elle vit par leurs prénoms. Quand quelqu’un lui demande où elle habite, elle répond leur adresse sans hésiter.

Elle continue pourtant d’attendre les mercredis avec Blandine.

Blandine, elle, a commencé depuis quelques mois à demander si toutes les rencontres étaient vraiment obligatoires.

La première fois, elle voulait aller à l’anniversaire d’une amie.

— Tu peux évidemment aller à un anniversaire, lui avait répondu Aïcha, son éducatrice référente. On déplacera la rencontre.

— Mais pourquoi il faut la déplacer ?

Aïcha avait cru ne pas comprendre.

— Pour que tu voies Colette.

— Je peux la voir une autre fois.

— C’est ce que je te propose.

Blandine avait soupiré.

— Non. Une autre fois quand j’ai envie.

La rencontre avait finalement eu lieu la semaine suivante.

Un mois plus tard, Blandine avait de nouveau demandé à ne pas venir. Cette fois, elle n’avait rien de prévu.

— J’ai juste envie de rester ici.

Aïcha s’était assise en face d’elle dans la petite cuisine du service.

— Il s’est passé quelque chose avec Colette ?

— Non.

— Elle t’a énervée ?

— Non.

— Alors aide-moi un peu.

Blandine avait refermé le pot de pâte à tartiner.

— Pourquoi il faut qu’il se passe quelque chose ?

La question était restée là.

Lors de la rencontre suivante, les deux sœurs étaient allées au bowling. Colette avait raconté pendant presque tout le trajet qu’elle allait peut-être passer à la ceinture jaune au judo. Blandine avait regardé plusieurs fois son téléphone.

Au retour, Colette avait demandé à l’éducateur :

— Elle était fâchée ?

— Je ne crois pas.

— Elle parlait pas.

— On peut être silencieux sans être fâché.

Colette avait regardé par la fenêtre.

Chez les Vandooren, elle n’en avait plus parlé.

Quelques semaines plus tard, le projet individuel de Blandine devait être réévalué. Aïcha parcourait avec elle les différentes rubriques sur son ordinateur : école, santé, relations avec la mère, activités, autonomie, fratrie.

À la ligne « Maintien des liens fraternels : objectifs et modalités », il était indiqué :

Rencontre avec Colette un mercredi sur deux. Maintien d’un contact téléphonique libre entre les rencontres.

— Ça, je veux changer, dit Blandine.

— La fréquence ?

— Je veux arrêter un peu.

Aïcha retira ses mains du clavier.

— Arrêter combien de temps ?

— Je sais pas.

— Un mois ?

— Peut-être.

— Et après ?

— Je sais pas non plus.

Aïcha resta silencieuse.

— Tu ne veux plus voir ta sœur ?

— J’ai pas dit ça.

— D’accord.

— Je veux juste qu’on arrête de décider quand je dois la voir.

Aïcha lui rappela que ces rencontres avaient été mises en place parce que toutes les deux avaient demandé à rester en contact.

— J’avais onze ans.

— Oui.

— Et avant, je devais déjà tout faire avec elle.

Aïcha attendit.

— Quand maman dormait, c’était moi. Quand elle avait peur, c’était moi. Quand elle perdait un truc, elle m’appelait. Après vous m’avez expliqué pendant deux ans que j’étais pas sa mère.

— C’est vrai.

— Mais tous les quinze jours, j’ai quand même rendez-vous pour être sa sœur.

— Être sa sœur et être sa mère, ce n’est pas la même chose.

— Je sais.

Blandine regarda l’écran.

— C’est justement ça que j’aimerais savoir.

Le service décida de ne rien modifier avant d’avoir parlé à Colette.

Quelques jours plus tard, la travailleuse sociale qui suivait son placement vint chez les Vandooren. Colette savait pourquoi elle était là. Elle s’installa à la table de la cuisine avec un verre de grenadine.

— Blandine voudrait qu’on espace un peu vos rencontres.

— Pourquoi ?

— Elle dit qu’elle aimerait pouvoir décider davantage quand elle te voit.

— Moi aussi je peux décider ?

— Bien sûr.

— Alors moi je décide qu’on continue.

La travailleuse sociale eut un léger sourire, puis le retint.

— Le problème, c’est que vous ne décidez pas la même chose.

Colette réfléchit.

— On peut faire une fois sur trois.

— Peut-être.

— Ou elle vient pas longtemps.

— Peut-être aussi.

— Elle veut plus me voir ?

— Ce n’est pas ce qu’elle a dit.

— Mais elle veut pas venir.

Madame Vandooren, qui préparait du café derrière elles, se retourna.

— Colette, ce n’est peut-être pas contre toi.

— J’ai pas dit que c’était contre moi.

Elle but une gorgée de grenadine.

— Je veux juste savoir quand je la vois.

Le dossier fut discuté la semaine suivante lors d’une réunion réunissant les professionnels qui suivaient les deux filles.

Personne ne proposa d’obliger Blandine à maintenir indéfiniment une rencontre bimensuelle qu’elle ne souhaitait plus. Personne ne trouvait davantage satisfaisant de supprimer les rencontres du jour au lendemain.

Aïcha rappela que Blandine avait beaucoup travaillé, depuis son placement, à ne plus se sentir responsable de sa sœur.

La travailleuse sociale de Colette expliqua que les deux dernières annulations l’avaient inquiétée.

— Elle ne s’effondre pas. Mais elle demande si elle a fait quelque chose.

Le coordinateur relut les notes antérieures. Deux ans auparavant, plusieurs comptes rendus insistaient au contraire sur la nécessité de protéger le lien : « séparation vécue difficilement, fort attachement mutuel, Blandine demande à voir davantage sa sœur ».

— Si on n’avait rien organisé à l’époque, dit-il, on nous reprocherait aujourd’hui de les avoir laissées se perdre.

— Et si on maintient tout parce qu’on a écrit ça il y a deux ans ? demanda Aïcha.

Ils décidèrent d’essayer autrement pendant trois mois. Les rencontres ne seraient plus fixées un mercredi sur deux. Blandine et Colette pourraient demander à se voir, chacune de leur côté, et les deux équipes essaieraient d’organiser la rencontre lorsque toutes les deux seraient d’accord.

Le coordinateur relut la formulation, puis enregistra le document.

Quelqu’un annonça que la salle devait être libérée pour la réunion suivante.

Le premier mercredi sans rencontre, Colette rentra directement chez les Vandooren.

Le calendrier était toujours sur le réfrigérateur. Madame Vandooren avait cessé d’entourer les mercredis au feutre.

Colette posa son cartable dans l’entrée et demanda ce qu’il y avait à manger.

La semaine suivante, Blandine appela le mardi soir.

Colette décrocha.

— Tu fais quoi demain ?

— Rien.

— Tu veux qu’on aille en ville ?

Colette cria vers la cuisine :

— Blandine veut qu’on se voie demain !

Monsieur Vandooren répondit qu’il fallait demander à la travailleuse sociale.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne sais pas qui peut t’emmener.

Blandine entendit.

— Aïcha peut venir me chercher.

Colette répéta la phrase.

Monsieur Vandooren passa la tête dans l’encadrement de la porte.

— Te chercher où ?

— Ben ici.

— Et te ramener ?

Colette revint au téléphone.

— Elle peut me ramener ?

Blandine posa la question à Aïcha, qui était dans la pièce à côté.

Colette entendit sa voix sans comprendre la réponse.

— Elle peut pas demain, dit Blandine.

— Pourquoi ?

— Elle finit à quatre heures.

— On peut y aller après.

— Moi je dois être rentrée à six heures.

Colette se tut.

— Je peux demander à Hugo, dit Blandine.

Quelques minutes plus tard, elle rappela. Hugo pouvait conduire Blandine, mais pas aller chercher Colette chez les Vandooren. Monsieur Vandooren travaillait jusqu’à dix-huit heures. Madame Vandooren accompagnait leur fils à son entraînement.

— Et mercredi prochain ? demanda Colette.

Blandine hésita.

— Je sais pas encore.

— Pourquoi ?

— Peut-être que je vais chez Sandrine.

Colette ne répondit pas.

— Je peux te dire vendredi ?

— Vendredi pour mercredi ?

— Oui.

— D’accord.

Le vendredi, Blandine envoya un message.

Elle pouvait mercredi.

La travailleuse sociale de Colette appela les Vandooren dans l’après-midi. Un éducateur pouvait prendre Colette à la sortie de l’école à treize heures vingt, mais il devait repartir à quinze heures trente.

Madame Vandooren demanda :

— Ça vaut la peine pour deux heures ?

Colette, assise à la table de la cuisine, leva la tête.

— Oui.

Le mercredi, l’éducateur arriva devant l’école avec onze minutes de retard.

Colette l’attendait près de la grille.

— On va où ? demanda-t-elle en montant dans la voiture.

— Blandine a proposé le centre-ville.

— Elle est déjà là ?

— Elle nous rejoint.

Colette attacha sa ceinture.

— À quelle heure ?

L’éducateur regarda l’horloge du tableau de bord.

— Normalement, quatorze heures.

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09

Vignette 9

Bahar

À seize ans, Bahar sait exactement combien de temps il lui faut pour aller de chez elle à son lycée en fauteuil électrique : vingt-trois minutes quand l’ascenseur de la gare fonctionne, presque quarante lorsqu’elle doit prendre le bus de remplacement.

Depuis deux ans, elle fait le trajet sans sa mère. Elle gère aussi seule ses rendez-vous, son argent et la plupart de ses démarches scolaires. Pour certains gestes quotidiens, elle a toujours besoin d’aide. Le matin, sa mère l’aide à s’habiller et à effectuer un transfert. Le soir, selon sa fatigue, Bahar peut également lui demander de l’aide pour se coucher.

L’année suivante, elle souhaite commencer des études de traduction. Une haute école située à trente kilomètres propose le cursus qui l’intéresse. Elle a déjà visité le bâtiment avec sa mère et vérifié les ascenseurs, les toilettes adaptées et l’itinéraire depuis la gare.

Depuis quelques mois, une ergothérapeute, Madame Jacobs, accompagne Bahar dans la préparation de cette transition. Elles travaillent sur les déplacements, les aides techniques, l’organisation des journées et les solutions d’assistance qui pourraient lui permettre de poursuivre ses études sans que sa mère doive être disponible en permanence.

Bahar apprécie ces séances. C’est elle qui avait demandé à apprendre certains transferts. Elle a également insisté pour tester seule le trajet vers la haute école.

Lors d’un rendez-vous, Madame Jacobs leur annonce qu’un financement supplémentaire pourrait permettre à Bahar de bénéficier de plusieurs heures d’assistance personnelle par semaine pendant ses études.

— Ça couvrirait aussi le matin ? demande sa mère.

— Une partie, probablement. Et certaines fins de journée.

— Donc je pourrais partir travailler plus tôt.

Bahar tourne légèrement son fauteuil vers elle.

— Tu pourrais déjà.

Sa mère sourit.

— Oui. Et toi, tu pourrais déjà t’habiller en trois heures.

— Deux heures trente.

Madame Jacobs leur tend les documents.

Le financement nécessite un plan individualisé comportant plusieurs objectifs à douze et vingt-quatre mois. Parmi les rubriques figurent les déplacements sans aidant familial, la gestion des actes quotidiens et la préparation à un habitat autonome.

— Ça ne veut pas dire que tu dois partir vivre seule l’année prochaine, précise Madame Jacobs. L’idée est de préparer les possibilités.

Bahar parcourt la page.

— Pourquoi il y a « habitat autonome » ?

— Parce que tu approches de la majorité. On essaie d’anticiper.

— J’ai pas prévu d’habiter seule.

— Pas maintenant.

— Même après.

Sa mère relève les yeux.

— On n’en sait rien, Bahar.

— Moi un peu quand même.

Dans la voiture, elles en reparlent.

Bahar explique qu’elle ne voit pas pourquoi elle devrait chercher un appartement après ses études. La maison est suffisamment grande. Sa chambre et la salle de bain ont été adaptées. Elle participe aux courses en ligne, remplit les formulaires administratifs que sa mère déteste et s’occupe depuis deux ans de la comptabilité informatique de la petite entreprise de son beau-père.

— Je ne dis pas que tu dois partir, répond sa mère.

— Alors pourquoi tu veux que je prépare ça ?

— Parce que je veux savoir que tu peux.

— Je peux aussi apprendre le japonais. C’est pas pour ça qu’on va le mettre dans mon dossier.

Sa mère ne répond pas immédiatement.

Au feu rouge, elle se tourne vers elle.

— Et si je tombe malade ?

Bahar regarde dehors.

— Et si moi je tombe malade ?

— Ce n’est pas la même chose.

— Pourquoi ?

— Parce qu’aujourd’hui, pour certaines choses, tu dépends de moi.

— Et toi, pour certaines choses, tu dépends de moi.

— Pas pour sortir de mon lit.

Bahar se tait.

Quelques jours plus tard, elle demande à Madame Jacobs si le financement est conditionné au fait qu’elle envisage réellement de quitter le domicile familial.

— Pas comme ça, répond l’ergothérapeute. Personne ne va venir vérifier que tu cherches un appartement.

— Donc on peut enlever la rubrique ?

— Je peux reformuler l’objectif.

Elle ouvre le document sur son ordinateur et tape :

Développer les compétences et les ressources permettant à Bahar de choisir son futur lieu de vie.

— Ça te convient mieux ?

Bahar lit la phrase.

— Oui.

Madame Jacobs attend.

— Enfin, je sais pas.

— Qu’est-ce qui te gêne ?

— Rien. C’est mieux.

Elles poursuivent le rendez-vous.

Pendant les semaines suivantes, Bahar teste plusieurs solutions. Une assistante vient deux matins par semaine. Au début, les gestes prennent davantage de temps qu’avec sa mère. Bahar doit expliquer précisément comment positionner ses jambes, où placer la sangle et dans quel ordre sortir ses vêtements. Elle apprécie pourtant que sa mère puisse partir avant qu’elle soit prête.

Un jeudi, après le départ de l’assistante, elle téléphone à Madame Jacobs pour demander si elle pourrait obtenir une troisième matinée.

Le soir même, sa mère lui dit :

— Tu vois que c’est quand même agréable de ne pas avoir besoin de moi.

Bahar referme son ordinateur.

— J’ai besoin de quelqu’un.

— Tu vois ce que je veux dire.

— Oui. Mais c’est pas pareil.

Sa mère pose son sac dans l’entrée.

— Je n’ai jamais dit qu’il ne fallait avoir besoin de personne.

— Non.

— J’aimerais juste que ce ne soit pas forcément moi.

Bahar acquiesce.

— Ça, je comprends.

La semaine suivante, l’assistante annule à 6 h 45 parce que son fils est malade. Bahar appelle sa mère, qui devait partir tôt pour une réunion.

— Tu peux m’aider ?

Il y a un silence.

— Oui. J’arrive.

Sa mère prévient son travail qu’elle sera en retard.

Ce soir-là, elles se disputent.

Pas à cause de l’annulation. La dispute commence parce que Bahar a laissé une boîte de nourriture sur la table, puis dérive vers les horaires, le linge, les études et finalement le formulaire.

— Tu crois que j’ai envie de passer ma vie ici ? lance Bahar.

Sa mère la regarde.

— Il y a trois jours, tu m’expliquais exactement le contraire.

— J’ai le droit de vouloir partir quand tu m’énerves.

— Évidemment.

— Sans que ça devienne mon projet d’autonomie.

Sa mère éclate de rire malgré elle.

Bahar aussi, brièvement.

Puis elles reprennent la dispute.

Un mois plus tard, une réunion est organisée pour finaliser le plan. Bahar, sa mère et Madame Jacobs sont présentes, ainsi qu’un travailleur du service chargé d’examiner la demande de financement.

Celui-ci parcourt les objectifs.

— Les déplacements, très bien. Gestion des rendez-vous, c’est déjà largement acquis. Assistance personnelle : vous avez commencé l’expérimentation ?

Bahar explique les trois matinées prévues et les difficultés de remplacement.

— Et le logement ?

Madame Jacobs lui montre la formulation choisie.

Il la lit.

— C’est possible. Mais pour l’évaluation dans deux ans, il faudra pouvoir documenter une progression.

— Une progression vers quoi ? demande Bahar.

— Vers l’objectif.

— Mais l’objectif, c’est que je puisse choisir.

— Oui.

— Comment vous mesurez si je choisis mieux ?

L’homme fait défiler le document.

— On peut définir des indicateurs plus concrets. Par exemple : savoir organiser une assistance hors du domicile familial, pouvoir passer plusieurs jours sans aide parentale, connaître les possibilités de logement…

— Ça, je veux bien apprendre.

Sa mère intervient :

— Moi aussi, je voudrais qu’elle puisse faire tout ça.

Bahar acquiesce.

— Mais si dans deux ans je sais faire tout ça et que je vis toujours chez maman, j’ai réussi ou pas ?

Le travailleur hésite.

— Ce n’est pas à moi de décider où vous devez vivre.

— Je sais.

Madame Jacobs reprend le clavier.

— On pourrait retirer complètement la référence au logement et garder la diversification des aides.

La mère de Bahar regarde sa fille.

— Je ne suis pas certaine.

Bahar se tourne vers elle.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai aussi besoin qu’on prépare la suite.

— On la prépare.

— Une partie.

Elle cherche ses mots.

— J’ai quarante-huit ans. Je vais probablement pouvoir t’aider encore longtemps. Mais je ne veux pas qu’on construise quelque chose où tout fonctionne uniquement tant que je peux continuer à faire exactement ce que je fais aujourd’hui.

Bahar ne répond pas.

Le travailleur referme momentanément le dossier.

— On n’est pas obligés de régler cette question aujourd’hui.

— Pour le financement ? demande Bahar.

— Il faut des objectifs aujourd’hui. Pas décider de votre vie à vingt-cinq ans.

Madame Jacobs revient à la rubrique.

Après plusieurs formulations, ils conservent finalement trois objectifs : augmenter le nombre de plages d’assistance personnelle, permettre à Bahar d’organiser elle-même ses remplacements et expérimenter plusieurs jours consécutifs sans aide familiale.

La ligne consacrée au futur lieu de vie reste dans le document.

À côté, dans la colonne « échéance », Madame Jacobs inscrit : « à rediscuter lors de la prochaine évaluation ».

Le travailleur passe à la rubrique suivante.

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10

Vignette 10

Liliana

Liliana tape violences faites aux femmes art contemporain dans le moteur de recherche.

Les premiers résultats s’affichent normalement. Un musée, deux articles de presse, une exposition, une page Wikipédia. Elle ouvre plusieurs onglets.

Pour le cours de français, chaque élève doit préparer un exposé à partir d’une œuvre de son choix. Liliana, quatorze ans, est partie d’une photographie découverte dans un article sur les représentations de la violence. Elle ne sait pas encore exactement ce qu’elle cherche. C’est justement ce qui lui plaît.

Tous les élèves de l’école travaillent sur des ordinateurs portables administrés par l’établissement. Un logiciel filtre certaines catégories de contenus : pornographie, violence extrême, jeux d’argent, incitation à l’automutilation, sites frauduleux et quelques autres catégories définies comme sensibles.

Liliana le sait parce qu’en début d’année, toute la classe avait essayé d’ouvrir des sites de paris sportifs.

Elle poursuit sa recherche.

Un article mentionne une performance artistique construite à partir de témoignages de femmes victimes de violences sexuelles. Liliana copie le titre et le cherche.

Elle ouvre un résultat.

ACCÈS REFUSÉ

Catégorie : contenu sexuel / violence.

Elle revient en arrière et en essaie un autre.

Même message.

Elle tape le nom de l’artiste. Cette fois, le site de son musée s’ouvre. La page présente l’œuvre, mais les témoignages auxquels elle fait référence ne sont pas reproduits.

Liliana essaie :

témoignages viol

Bloqué.

Elle remplace viol par violence sexuelle.

Plusieurs résultats apparaissent.

— Sérieux ?

Victoria, assise à côté d’elle, regarde son écran.

— Quoi ?

Liliana lui montre.

— Si j’écris « viol », il bloque. Si j’écris « violence sexuelle », il me laisse chercher.

— Essaie « agression sexuelle ».

Liliana tape.

Ça passe.

— Mets « rape ».

Bloqué.

Elles rient.

Pendant les jours suivants, Liliana commence à noter les mots qui ouvrent ou ferment certaines recherches. Elle découvre rapidement que le fonctionnement est moins régulier qu’elle ne l’avait cru. Un article universitaire contenant un terme explicite dans son titre est bloqué, mais un autre ne l’est pas. Une archive de presse est inaccessible depuis l’école alors que la page d’un musée montrant une œuvre beaucoup plus crue s’affiche normalement.

Un mercredi soir, elle reprend chez elle une recherche qui avait été bloquée.

Son ordinateur personnel n’utilise pas le filtre de l’école.

Elle tape exactement les mêmes mots.

Les résultats apparaissent.

Elle descend la page, ouvre un lien, puis le referme presque immédiatement.

Elle reste quelques secondes devant l’écran.

Elle ouvre ensuite le site d’une association qu’elle avait essayé de consulter à l’école. Celui-ci contient des témoignages détaillés, mais aussi des avertissements avant certains passages.

Elle lit longtemps.

Le lendemain, Victoria sort son téléphone pendant leur heure de travail.

— Regarde. Là-dessus, y a pas leur filtre.

Elles reprennent quelques recherches de Liliana.

— Mets celui-là.

Victoria tape.

— Rien.

— Attends. Mets juste « femmes guerre témoignages ».

Une série de résultats apparaît.

— Et maintenant « violences sexuelles guerre témoignages ».

D’autres résultats remontent.

Victoria ouvre une page.

Toutes les deux regardent l’écran.

— Ferme, dit Liliana.

Victoria ferme.

Elles restent silencieuses un instant.

Puis Liliana reprend son ordinateur.

— Mets plutôt « archives tribunal témoignages ».

— Pourquoi ?

— Essaie.

Les résultats sont différents.

Elles continuent.

Peu à peu, le filtrage lui-même prend une place dans l’exposé de Liliana. Elle conserve son sujet initial, mais ajoute quelques diapositives sur ce qu’elle a rencontré en cherchant à le documenter.

Elle fait des captures d’écran.

Sur l’une d’elles, deux recherches presque identiques produisent des résultats différents selon les termes employés. Sur une autre apparaît le message de blocage de l’école.

Lorsqu’elle montre son travail à Monsieur Stassart, son professeur de français, il s’attarde sur ces diapositives.

— Ça, c’est intéressant.

— Je sais.

— Modestie remarquable.

Il passe à la suivante.

Liliana a inséré une capture provenant d’une archive accessible depuis son ordinateur personnel. L’image elle-même n’est pas particulièrement explicite, mais plusieurs lignes d’un témoignage apparaissent à côté.

Monsieur Stassart lit.

— Celle-ci, je l’enlèverais.

— Pourquoi ?

— Ton exposé sera déposé sur la plateforme de la classe.

— Et ?

— Tout le monde pourra l’ouvrir.

— C’est justement le sujet.

— Le sujet est aussi compréhensible sans reproduire ce passage.

Liliana referme légèrement son ordinateur.

— Mais si j’explique seulement que des trucs sont bloqués sans montrer ce qui est bloqué, ça veut rien dire.

— Je ne te demande pas de tout enlever.

— Juste ce qui montre pourquoi ça pose problème.

Monsieur Stassart secoue la tête.

— Non. Je te demande de réfléchir à ce que tu rends accessible aux autres en voulant montrer ce qui t’a été difficile d’accès.

Liliana regarde de nouveau la capture.

— Moi, je l’ai lu.

— Oui.

— J’ai quatorze ans comme eux.

— Et tu as choisi de faire cette recherche.

— Ils peuvent fermer.

— Toi aussi, tu as fermé une page mercredi dernier.

Liliana le regarde, surprise.

— Victoria vous a raconté ?

— Non. Tu l’as écrit dans tes notes.

Elle avait oublié.

Monsieur Stassart poursuit :

— Je ne dis pas que tes camarades ne peuvent pas lire ce témoignage. Je dis que le mettre directement dans ton diaporama, ce n’est pas la même chose que leur donner la possibilité d’aller le chercher.

— Donc je mets un lien ?

— Peut-être.

— Mais si le filtre bloque le lien, c’est complètement débile.

— Peut-être aussi.

Liliana finit par retirer la capture. Elle conserve le titre de l’archive et explique oralement pourquoi elle n’en reproduit pas le contenu.

Le jour de l’exposé, un élève lui demande comment elle sait que les pages bloquées ne sont pas simplement les plus violentes.

— Parce que j’en ai ouvertes chez moi.

— Et elles étaient violentes ?

— Certaines, oui.

— Donc le filtre marche.

Quelques élèves rient.

Liliana répond :

— Parfois.

Elle montre ensuite deux ressources consacrées à la même question : l’une accessible, l’autre bloquée.

— Mais parfois il bloque surtout un mot.

Monsieur Stassart intervient :

— Et est-ce que ça signifie qu’il faut supprimer le filtre ?

Liliana hésite.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il y a des trucs sur lesquels j’avais pas spécialement envie de tomber.

Un élève au fond demande lesquels.

— Je vais justement pas vous les montrer.

Cette fois, Liliana rit avec les autres.

Son travail terminé, elle cesse pendant quelque temps de penser au filtre.

Un dimanche après-midi, sa sœur Émilie, onze ans, utilise l’ordinateur familial pour préparer un travail sur les guerres en ex-Yougoslavie. Liliana est à la table de la cuisine lorsqu’elle l’entend appeler.

— Ça veut dire quoi, « viol comme arme de guerre » ?

Liliana relève la tête.

Émilie a lu l’expression dans un article.

— Pourquoi ?

— C’est écrit là.

— Je sais ce que ça veut dire. Pourquoi tu cherches ça ?

— Parce que je comprends pas.

Émilie commence à taper l’expression dans le moteur de recherche.

— Attends.

Liliana se lève.

— Quoi ?

— Cherche pas comme ça.

— Pourquoi ?

Liliana regarde les résultats qui commencent déjà à apparaître.

— Parce que tu risques d’avoir des trucs vraiment dégueulasses.

— Mais je dois chercher quoi alors ?

Liliana prend le clavier.

Elle efface la requête et écrit le nom d’un organisme international qu’elle avait utilisé pour son propre travail, suivi de quelques termes plus précis.

— Là.

Émilie ouvre la première page.

— Mais ça parle quand même de viol.

— Oui.

— Donc qu’est-ce qui change ?

Liliana réfléchit.

— Lis déjà ça.

Elle retourne s’asseoir.

Quelques minutes plus tard, Émilie lui pose une autre question. Liliana lui répond, puis retourne à ce qu’elle faisait.

Deux semaines passent.

En cours d’histoire, Liliana doit préparer avec Victoria un travail sur la propagande pendant les conflits armés.

Elles cherchent des exemples sur leurs ordinateurs scolaires.

Liliana ouvre plusieurs pages, en ferme deux, puis tape une nouvelle requête.

ACCÈS REFUSÉ

Catégorie : violence / contenu potentiellement préjudiciable.

Victoria se penche vers elle.

— Encore ?

Liliana ne répond pas.

Elle revient à la barre de recherche, efface deux mots et en écrit trois autres.

La page suivante s’ouvre.

Elle commence à lire.

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11

Vignette 11

Alex

— Tu peux arrêter de me demander si je suis sûr ?

Alex est assis sur le bord de la table d’examen. Sa mère, Shirin, est sur une chaise à côté de lui. La médecin reste devant son ordinateur.

— Je ne te demande pas si tu es sûr d’être Alex, répond-elle.

— C’est quand même un peu ça.

— Je te demande de quoi tu es sûr aujourd’hui.

Alex regarde sa mère.

— Voilà. « Aujourd’hui ».

Il a quinze ans. Depuis huit mois, ses amis l’appellent Alex et utilisent le masculin. À l’école, certains enseignants ont suivi, d’autres se trompent encore. Sur les listes officielles, son ancien prénom apparaît toujours.

À la maison, sa mère dit Alex.

La plupart du temps.

— Ana… Alex, tu peux descendre ?

Les premières semaines, chaque erreur déclenchait une dispute. Maintenant, cela dépend.

Parfois Alex ne relève même pas. Parfois il quitte la pièce.

Il ne sait pas lui-même pourquoi certaines erreurs lui font plus mal que d’autres.

Il sait davantage ce qu’il veut concernant son prénom que concernant son corps. Il porte les cheveux courts depuis presque un an et utilise régulièrement un binder. Il envisage un traitement médical, mais lorsqu’on lui demande lequel, à quel moment et jusqu’où il souhaite aller, ses réponses deviennent moins précises.

C’est pour cela qu’il a demandé à venir à la consultation.

La médecin reprend.

— Quand tu imagines les prochaines années, qu’est-ce qui te paraît le plus important ?

— Que mon corps arrête de changer dans le mauvais sens.

— Qu’est-ce que tu appelles le mauvais sens ?

Alex hausse les épaules.

— Vous savez.

— J’ai une idée. Je préfère que tu me le dises.

Il parle de sa poitrine. De sa voix. De ce qu’il voit dans le miroir certains matins et supporte mieux certains autres.

La médecin l’interroge sur ce qu’il attendrait d’un traitement.

Alex répond à plusieurs questions. À une autre, il dit :

— Je sais pas.

Elle note quelque chose.

À la suivante :

— Je sais pas non plus.

Elle note encore.

Alex regarde l’écran.

— Quand je dis « je sais pas », vous écrivez quoi ?

— Ce que tu me dis.

— Et ça compte contre moi ?

— Contre toi comment ?

— Pour la suite.

La médecin pose les mains sur son bureau.

— Non. Tu peux ne pas savoir.

Alex attend.

— Mais j’ai aussi besoin de comprendre ce que tu souhaites pour qu’on puisse réfléchir avec toi à ce qui serait approprié.

— Donc je peux ne pas savoir, mais il faut quand même que je sache.

— Pour certaines choses, oui.

Alex regarde sa mère.

— Tu vois ?

Shirin ne répond pas.

Un soir, Alex rentre de l’école et monte directement dans sa chambre. Une heure plus tard, il redescend chercher un verre d’eau.

Shirin le regarde.

— Tu portes encore ton binder ?

— Oui.

— Depuis ce matin ?

— Oui.

— Alex, il est presque neuf heures.

— Je sais lire l’heure.

— Tu sais aussi combien de temps tu es censé le garder.

Il ouvre le réfrigérateur.

— Je vais l’enlever.

— Quand ?

— Après.

— Tu m’as dit « après » il y a deux heures.

Alex referme la porte.

— Arrête.

— Tu étais essoufflé dans l’escalier.

— J’ai monté les escaliers vite.

— Justement.

— Ça va.

Shirin hésite.

— Enlève-le maintenant, s’il te plaît.

— Non.

— Pourquoi ?

Alex la regarde comme si la question était absurde.

— Parce que j’ai pas envie.

— Tu es à la maison.

— Et alors ?

— Il n’y a que moi.

— Et alors ?

Shirin pose l’éponge qu’elle tenait.

— Je ne te demande pas de ne plus le porter. Je te demande de ne pas te faire mal avec.

— Je me fais pas mal.

— Tu étais essoufflé.

— Tu me fais chier.

Alex remonte.

Une demi-heure plus tard, il enlève le binder.

Il ne le dit pas à sa mère.

Shirin lit beaucoup.

Alex aussi.

Ils ne lisent pas les mêmes choses.

Un dimanche, Alex lui envoie une vidéo dans laquelle un jeune homme raconte combien il avait souffert qu’on lui demande pendant des années d’attendre avant d’accéder à des soins.

Shirin la regarde.

Le lendemain, elle lui envoie le témoignage d’une personne qui raconte avoir regretté certaines décisions médicales prises à l’adolescence.

Alex arrive dans la cuisine avec son téléphone.

— Pourquoi tu m’envoies ça ?

— Parce que tu m’as envoyé une vidéo hier.

— C’est pas pareil.

— Pourquoi ?

— Lui, il explique ce qui lui est arrivé.

— Elle aussi.

— Tu cherches que des gens qui regrettent.

— Non.

— Si.

Shirin ouvre l’historique de son téléphone.

— Tu veux vraiment qu’on compare ?

— Compare quoi ?

— Les choses que tu m’envoies. Est-ce que tu m’as déjà envoyé quelqu’un qui disait être content d’avoir attendu ?

Alex ouvre la bouche puis s’arrête.

— Parce qu’on fait déjà qu’attendre.

— Ça fait huit mois.

— Pour toi.

Shirin se tait.

Alex reprend son téléphone.

— Je veux juste que tu comprennes.

— Moi aussi.

— Non. Toi, tu veux être sûre.

— Oui, dit Shirin. J’aimerais être sûre.

Alex semble surpris par la réponse.

— Ben tu peux pas.

— Je sais.

Quelques jours plus tard, Shirin et Alex vont déjeuner chez la grand-mère d’Alex.

Elle fait des efforts avec son nouveau prénom, mais le masculin lui échappe souvent.

À table, elle demande :

— Et Alex, elle veut toujours faire médecine ?

Shirin corrige :

— Il.

Alex baisse les yeux.

Sa grand-mère s’excuse.

Dans la voiture, il s’énerve.

— T’es obligée de faire ça à chaque fois ?

— Faire quoi ?

— Corriger.

— Tu me reproches de ne pas corriger assez.

— Pas chez mamie.

— Depuis quand ?

— Depuis maintenant.

— Comment je suis censée le savoir ?

— Je te le dis.

Deux semaines plus tard, ils doivent voir un oncle qu’Alex n’a pas rencontré depuis Noël.

Avant de sortir de la voiture, Alex retient sa mère.

— Avec Jean-Claude, tu dis rien.

— Rien sur quoi ?

— Alex.

— Il va t’appeler comment ?

Alex prononce son ancien prénom.

— Et je laisse faire ?

— Oui.

— D’accord.

— Et fais pas cette tête.

— Quelle tête ?

— Celle-là.

Pendant le repas, son oncle utilise trois fois son ancien prénom.

Shirin ne dit rien.

La troisième fois, Alex se crispe.

Dans la voiture, sur le chemin du retour, sa mère demande :

— Ça allait ?

— Non.

— Tu m’avais demandé de ne rien dire.

— Je sais.

— Tu aurais préféré que je le corrige ?

— Je sais pas.

Shirin démarre.

Au rendez-vous suivant, la médecin aborde plus précisément les possibilités médicales. Elle explique ce qui pourrait être envisagé, ce qui nécessite encore une évaluation, les effets attendus, les limites des connaissances disponibles et les conséquences possibles des différentes options.

Alex pose beaucoup de questions.

Shirin aussi.

À un moment, Alex demande :

— Si je commence quelque chose maintenant, comment je sais que je serai encore content à vingt-cinq ans ?

— Tu ne peux pas le savoir avec certitude, répond la médecin.

— Super.

— Mais on peut réfléchir à ce que tu souhaites maintenant, aux effets possibles et à ce que chaque décision ouvre ou ferme.

— Et si j’attends, je peux pas savoir non plus si je serai content d’avoir attendu.

— Non.

Alex regarde sa mère.

— Donc personne sait.

— Pas tout, répond la médecin.

Shirin demande ce qu’on peut raisonnablement attendre avant de prendre une décision.

Alex l’interrompt.

— Pourquoi la question c’est toujours combien de temps on peut attendre ?

— Ce n’est pas toujours la question.

— Souvent.

La médecin reprend certains éléments qu’ils viennent de discuter.

Alex l’écoute puis demande :

— Si je dis que je suis pas sûr pour certaines choses, ça veut dire qu’il faut attendre ?

— Pas automatiquement.

— Et si je dis que je suis sûr, ça veut dire qu’on fait ce que je demande ?

— Pas automatiquement non plus.

Alex laisse échapper un rire bref.

— C’est pratique.

— Non, répond la médecin. Pas tellement.

Un samedi, Shirin et Alex vont acheter des vêtements.

Alex prend trois chemises et disparaît dans une cabine.

— Maman.

— Quoi ?

— Viens voir.

Il sort avec une chemise bleu foncé.

— Ça me va ?

Shirin l’examine.

— Oui.

— Tu dis ça parce que tu sais que je l’aime.

— Je savais même pas que tu l’aimais.

— Tu préfères l’autre.

— Je n’ai pas dit ça.

Alex regarde son reflet.

— Elle fait bizarre aux épaules.

— Un peu.

— Tu viens de dire qu’elle m’allait.

— Elle te va. Et je trouve qu’elle fait un peu bizarre aux épaules.

— Ça veut rien dire.

— Alors pourquoi tu me demandes mon avis ?

Alex retourne dans la cabine.

— Prends-moi la taille en dessous.

Shirin cherche la chemise sur le portant.

— Il reste du bleu ou du vert.

— Bleu.

Elle décroche le cintre.

— Non, attends.

— Quoi ?

— Vert.

Shirin repose le bleu.

— T’es sûr ?

Le rideau s’entrouvre.

— Très drôle.

Elle lui tend le vert.

Deux secondes plus tard, la main d’Alex ressort de la cabine avec la chemise.

— Finalement, redonne le bleu.

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12

Vignette 12

Line

Quand Line arrive dans le couloir du deuxième étage, quatre chaises sont alignées devant les fenêtres.

Elle pose son sac sur l’une d’elles.

— Elles viennent d’où ?

— Salle polyvalente, répond Yasmine.

— Vous les avez volées ?

— Déplacées.

Line s’assied.

Derrière les fenêtres, on aperçoit la petite cour latérale. Jusqu’au mois précédent, les élèves de quatrième, cinquième et sixième pouvaient y passer les récréations. Il y avait deux bancs, un arbre maigre, quelques tables et un morceau de mur où le soleil donnait à midi.

Depuis la rentrée de janvier, la porte reste fermée.

La décision n’est pas arrivée sans explication. Des voisins s’étaient plaints du bruit. Deux élèves avaient profité de la cour pour sortir de l’établissement par une porte de service. Une vitre avait été cassée. Surtout, depuis une réorganisation des horaires, il n’y avait plus toujours assez d’éducateurs pour surveiller simultanément la cour principale, les étages et cet espace.

La direction avait présenté plusieurs possibilités au conseil des élèves.

Line y siège depuis deux ans.

Pendant trois réunions, ils avaient discuté des pauses, de l’accès à la bibliothèque et de la cour latérale. Des élèves avaient proposé de l’ouvrir uniquement le midi. La direction avait accepté. Un éducateur avait ensuite fait remarquer qu’il serait seul pour surveiller deux espaces éloignés.

Ils avaient essayé autre chose.

Finalement, la cour serait fermée jusqu’à la fin de l’année, mais une salle inutilisée du rez-de-chaussée serait aménagée pour les élèves qui ne souhaitaient pas passer leurs pauses dans la grande cour.

Line avait voté pour.

Elle avait même dit :

— Si la salle est vraiment ouverte tous les midis, ça me paraît acceptable.

La phrase figure dans le procès-verbal.

La salle a effectivement ouvert.

Il y a des tables, des fauteuils récupérés dans la bibliothèque et un distributeur d’eau. Certains élèves l’adorent.

Line la déteste.

— On dirait une salle d’attente.

Après deux semaines, elle recommence à passer ses pauses devant les fenêtres donnant sur la cour fermée.

Puis Yasmine apporte une chaise.

Le lendemain, Line en apporte une deuxième.

Au bout d’une semaine, il y en a neuf.

Quelqu’un a imprimé une feuille :

ESPACE DE PAUSE PROVISOIRE

Elle est fixée au mur avec du ruban adhésif.

À midi, une quinzaine d’élèves mangent dans le couloir.

Monsieur Dardenne, éducateur, s’arrête devant eux.

— Les chaises doivent rester dans la salle polyvalente.

Personne ne bouge.

— Vous le savez.

— Oui, dit Line.

— Donc ?

— On les remettra après.

— Ce n’est pas le problème.

Il désigne le couloir.

— Ça doit rester dégagé.

— Il est dégagé.

À ce moment-là, Élie arrive avec ses béquilles. Deux élèves doivent se lever pour déplacer leurs chaises.

— Super pratique, dit-il.

Line se lève immédiatement.

— Attends.

Elle pousse deux chaises contre le mur.

— Ça va ?

— Oui.

Élie passe.

Monsieur Dardenne ne dit rien.

Line regarde les chaises.

— On les met toutes de ce côté.

— Et on continue ? demande Yasmine.

— Ben oui.

Elles réorganisent l’installation en laissant un passage plus large.

Monsieur Dardenne les aide à déplacer une table qui dépasse.

Puis il dit :

— À la fin de la pause, tout redescend.

Line ne répond pas.

Le lendemain matin, les chaises sont revenues dans la salle polyvalente.

À midi, trois réapparaissent dans le couloir.

Deux jours plus tard, il y en a six.

La feuille ESPACE DE PAUSE PROVISOIRE disparaît.

Une nouvelle est collée le lendemain.

La directrice demande à voir Line et deux autres membres du conseil des élèves.

Elle leur propose de créer un groupe de travail consacré aux espaces de pause.

— On pourrait repartir de ce qui ne fonctionne pas dans l’aménagement actuel, dit-elle. Manifestement, la salle du rez-de-chaussée ne répond pas à tout.

— Elle répond à des trucs, dit Line.

— Justement. On peut voir lesquels et réfléchir au reste.

Yasmine demande si la cour pourrait rouvrir.

— On peut réexaminer la question, mais les contraintes de surveillance n’ont pas disparu.

La directrice sort un planning. Elle leur montre les plages horaires où les éducateurs sont disponibles.

— Si vous avez d’autres propositions, on peut les travailler.

Line regarde le tableau.

— J’ai pas envie de refaire un groupe de travail.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on l’a déjà fait.

— La situation a évolué.

— Oui.

— Donc ça peut avoir du sens de la réexaminer.

— Peut-être.

— Qu’est-ce que tu proposes ?

— Rien.

La directrice attend.

— Rien ?

— Pour l’instant, non.

— Mais vous continuez à déplacer les chaises.

— Oui.

— Et tu ne veux pas chercher avec nous une solution qui permettrait d’éviter ça ?

Line hausse les épaules.

— Pas spécialement.

Yasmine la regarde.

— Moi, je veux bien.

La directrice note son nom.

— Très bien.

Line n’est pas sanctionnée.

En sortant, Yasmine lui demande :

— Pourquoi tu veux pas venir ?

— Parce que j’ai pas envie que chaque fois qu’on fait un truc, ça devienne une réunion.

— Mais si on peut récupérer la cour ?

— Vas-y.

— Tu viendras si on y arrive.

— Évidemment.

Yasmine rit.

— Connasse.

La semaine suivante, le procès-verbal du conseil des élèves est envoyé aux délégués.

Au point 4 figure la discussion sur les espaces de pause.

Line remonte jusqu’au procès-verbal de novembre.

Elle retrouve sa phrase.

Line estime que le compromis proposé est acceptable à condition que la salle alternative soit effectivement accessible chaque midi.

Elle prend une capture d’écran et l’envoie à Yasmine.

j'étais vraiment une collabo

Yasmine répond :

tu étais littéralement celle qui a proposé les fauteuils

Line :

ferme ta gueule

Le soir même, un autre membre du conseil lui écrit.

en vrai je comprends pas. on a voté.

Line répond :

oui

donc pourquoi tu fais comme si personne nous avait demandé notre avis

Elle commence à écrire que ce n’est pas ce qu’elle dit.

Elle efface.

je fais pas comme si

La réponse arrive presque immédiatement.

bah un peu

Line pose son téléphone.

Elle sait que le conseil n’est pas une décoration.

L’année précédente, les élèves avaient obtenu le déplacement d’une période d’examens. Cette année, la direction avait abandonné un projet de contrôle des téléphones après leurs objections. Pour la salle du rez-de-chaussée, plusieurs de leurs propositions avaient été retenues.

Elle sait aussi qu’elle a voté.

Le lendemain, elle retourne s’asseoir dans le couloir.

Au fil des semaines, l’affaire devient moins nette.

Certains jours, dix élèves déplacent les chaises.

D’autres jours, deux seulement.

Quand il pleut, la salle du rez-de-chaussée est pleine et personne ne semble vouloir mener une bataille politique pour s’asseoir devant une fenêtre.

Élie demande qu’ils arrêtent de mettre une table près de l’ascenseur.

Ils arrêtent.

Une élève de quatrième leur reproche de monopoliser les chaises.

— Elles sont à tout le monde.

— Justement, répond-elle.

Le lendemain, Line en redescend trois.

Monsieur Dardenne cesse de demander systématiquement que les autres soient remises à leur place. Il intervient seulement lorsque le passage est encombré.

Un lundi, Line découvre que la porte de la cour est ouverte.

Elle sort.

Monsieur Dardenne est derrière elle.

— Ne t’emballe pas. C’est pour les ouvriers.

— Je m’emballe pas.

— Tu es dehors.

— La porte était ouverte.

— Line.

Elle rentre.

Il referme la porte.

Aucun des deux n’ajoute quoi que ce soit.

Au conseil des élèves suivant, Yasmine présente les conclusions du groupe de travail.

La cour ne peut pas rouvrir quotidiennement. En revanche, l’école propose de l’ouvrir deux midis par semaine lorsqu’un deuxième éducateur est disponible. La salle du rez-de-chaussée restera ouverte les autres jours.

Plusieurs élèves trouvent le compromis satisfaisant.

Line aussi, plutôt.

Le président du conseil demande :

— On vote ?

Line lève la main.

Le texte est adopté à une large majorité.

À la sortie, Yasmine lui donne un coup d’épaule.

— Cette fois, tu respectes le vote ?

— Je sais pas.

— T’es insupportable.

— J’ai voté pour.

— La dernière fois aussi.

Line sourit.

Deux semaines plus tard, la cour ouvre pour la première fois un jeudi midi.

Il fait froid.

Après dix minutes, Line rentre et va s’installer dans la salle du rez-de-chaussée avec deux amies.

À la réunion suivante du conseil, la directrice passe rapidement sur le bilan des espaces de pause. Aucun incident particulier n’a été signalé.

Elle tourne la page.

— Fête de fin d’année. Il faut constituer les groupes de travail. Programmation musicale ?

Line lève la main.

Le garçon assis à côté d’elle se penche.

— Tu boycottes plus le conseil ?

Line tourne la tête.

— J’ai jamais boycotté le conseil.

La directrice demande qui d’autre souhaite participer.

Trois autres mains se lèvent.

Line ouvre son ordinateur et écrit leurs noms.

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13

Vignette 13

Ingrid

À la sortie du cours de sport, Ingrid est assise sur un banc avec Zoé et Marjan. Elles attendent que le vestiaire se vide.

Marjan regarde son téléphone.

— Mathis demande si tu vois toujours Théo.

Ingrid relève la tête.

— Pourquoi il te demande à toi ?

— Il demande pas. Il a écrit : « Théo est encore chez Ingrid ce week-end ? »

— Il s’intéresse beaucoup à mon emploi du temps.

Zoé rit.

— Réponds-lui qu’elle fait des consultations sur rendez-vous.

Marjan éclate de rire. Ingrid aussi.

— Très drôle.

— C’est lui qui a dit ça l’autre jour, précise Marjan.

— Quoi ?

— Que t’avais un agenda.

Ingrid récupère son sac.

— Il peut parler. Il a couché avec trois filles depuis janvier.

— Quatre, dit Zoé.

— Ah ben voilà.

Marjan remet son téléphone dans sa poche.

— Lui, il optimise son temps.

Ingrid la regarde.

— Et moi j’ai un agenda.

— C’était une blague.

— Je sais.

Elle se lève.

À seize ans, Ingrid a eu deux petits amis et plusieurs relations qui n’en étaient pas. Elle ne voit pas pourquoi coucher avec quelqu’un devrait annoncer un couple. Avec Théo, dix-sept ans, les choses sont simples. Ils s’écrivent quand ils ont envie de se voir. La semaine précédente, c’est elle qui lui a proposé de venir chez elle.

Dans le couloir, Zoé la rattrape.

— Tu le revois vendredi ?

— Peut-être.

— T’as reparlé avec lui du truc que t’aimes pas ?

— Non.

— Mais il l’a refait ?

— Oui.

Zoé s’arrête.

— Ingrid.

— Quoi ?

— Pourquoi tu lui dis pas ?

— Parce que j’avais envie de coucher avec lui. J’allais pas faire une réunion au milieu.

— Ça n’a rien à voir.

— Un peu quand même.

— Mais toi, normalement, tu sais dire quand t’as pas envie.

Ingrid se retourne.

— Ça veut dire quoi, « moi » ?

— Rien. Juste que t’es pas spécialement gênée avec ça.

— Donc puisque je couche avec des gens, je suis censée faire un briefing avant ?

— J’ai pas dit ça.

— Non.

Ingrid recommence à marcher.

— C’est juste que j’avais pas spécialement envie de ce truc-là. J’ai rien dit. C’est tout.

— Et t’as aimé ?

Ingrid réfléchit.

— Le reste, oui.

— Je parlais du truc.

— Bof.

Zoé hausse les épaules.

— Ben voilà.

— Voilà quoi ?

Elles arrivent devant l’escalier.

— Rien, répond Zoé.

Le mercredi suivant, Ingrid va seule dans un centre de planning familial. Elle y est déjà venue l’année précédente pour une contraception d’urgence. Cette fois, elle veut faire un dépistage. Elle voit Théo depuis quelques semaines mais a également couché avec quelqu’un d’autre pendant les vacances.

La professionnelle qui la reçoit s’appelle Sarah.

— Combien de partenaires depuis ton dernier dépistage ?

Ingrid compte.

— Quatre. Enfin trois.

— Qu’est-ce qui te fait hésiter ?

— Il y en a un, c’était juste une fois.

— Une fois, ça compte pour le dépistage.

— Alors quatre.

Sarah lui demande avec qui elle a eu des rapports, quelles pratiques, quelles protections. Ingrid répond facilement. À une question, elle éclate de rire.

— Vous demandez vraiment ça à tout le monde ?

— Oui.

— Ma mère ferait une syncope.

— Heureusement, ce n’est pas elle que j’interroge.

Elles parlent ensuite de contraception. Ingrid envisage d’en changer. Elle explique ce qu’elle supporte mal avec sa pilule et demande si une autre méthode risque de diminuer sa libido.

Sarah lui présente plusieurs possibilités.

— Et sinon, dans tes relations, tu arrives à dire ce que tu veux ?

— Oui.

— Et ce que tu ne veux pas ?

— Aussi.

Ingrid hésite.

— Enfin, normalement.

Sarah termine une note.

— Il y a des moments où c’est plus difficile ?

— Pas difficile. Parfois j’ai juste la flemme de faire tout un truc.

— Tout un truc ?

— Expliquer. Arrêter. Recommencer autrement.

Sarah attend.

Ingrid soupire.

— Le garçon que je vois aime bien un truc que moi j’aime pas spécialement.

— Il le sait ?

— Non.

— Tu préférerais qu’il ne le fasse pas ?

— Oui. Enfin… je déteste pas non plus.

Elle sourit.

— Ça devient compliqué, vos questions.

— On peut passer à autre chose.

— Non, ça va.

Ingrid tire sur la manche de son pull.

— La dernière fois, j’avais vraiment envie de lui. C’est moi qui lui ai écrit de venir. On a commencé, il a fait ça, j’avais pas spécialement envie, mais j’ai rien dit. Après on a continué.

— D’accord.

— Mon amie trouve ça bizarre.

— Et toi ?

— Non.

Puis :

— Enfin, j’aurais préféré qu’il le fasse pas.

Sarah acquiesce.

— Ce n’est pas nécessairement contradictoire.

Ingrid la regarde.

Sarah explique qu’on peut désirer quelqu’un, vouloir un rapport et ne pas vouloir tout ce qui s’y passe. On peut aussi accepter quelque chose sans en avoir particulièrement envie, ou changer d’avis.

— Je sais.

— Je pense que tu le sais.

— Alors pourquoi tu me l’expliques ?

Sarah réfléchit.

— Parce que tu me dis que quelque chose ne te convenait pas et que tu n’as rien dit. J’essaie de comprendre ce que ça signifie pour toi.

— Ça signifie que j’ai rien dit.

— D’accord.

— Je pouvais lui dire d’arrêter.

— Tu penses qu’il aurait arrêté ?

— Oui.

— Il a déjà insisté quand tu refusais quelque chose ?

— Non.

— Il s’est déjà fâché ?

— Non.

— Fait culpabiliser ?

— Non.

Ingrid sourit.

— Il va finir par avoir un meilleur bulletin que moi.

Sarah rit.

— Je ne lui mets pas de note.

— Ça ressemble un peu.

Sarah pose son stylo.

— Je peux arrêter les questions.

Ingrid regarde le dossier.

— Mais si je te dis d’arrêter, tu vas penser que je veux plus répondre parce qu’il y a un problème.

— Pas nécessairement.

— Encore « pas nécessairement ».

Sarah sourit légèrement.

— Oui.

Ingrid désigne l’écran.

— Tu notes quoi ?

Sarah le tourne vers elle et lui explique ce qui est conservé pour son suivi. Ingrid demande qui peut le consulter, puis ce qui se passerait si elle racontait quelque chose de « vraiment grave ».

Sarah lui explique la confidentialité et les situations dans lesquelles elle pourrait devoir chercher de l’aide pour protéger une mineure.

— Donc c’est toi qui décides si je suis en danger ?

— Je dois parfois l’évaluer.

— Et si moi je dis que non ?

— Ça compte.

— Mais tu pourrais quand même penser que oui.

— Oui.

Ingrid reste silencieuse.

— Et là ?

— Avec ce que tu me racontes, je n’ai pas de raison de penser que tu es en danger.

— Mais tu continues à poser des questions.

Sarah réfléchit.

— Parce que ne pas être en danger ne veut pas dire que tout ce qui t’arrive te convient.

Ingrid regarde la table.

— Et aimer le sexe ne t’oblige pas non plus à savoir exactement quoi faire à chaque fois, ajoute Sarah.

Ingrid relève immédiatement la tête.

— Je sais quoi faire.

Sarah ne répond pas.

— Enfin…

Ingrid s'interrompt.

— C’est juste que cette fois j’ai rien dit.

— D’accord.

— Je veux pas que parce que je raconte un truc que j’ai moins aimé, après tout le reste devienne bizarre.

— Quel reste ?

— Que j’avais envie de lui. Que j’aime coucher avec lui. Que j’ai eu quatre partenaires. Tout.

— Je n’ai pas dit que c’était bizarre.

— Je sais.

Elles restent quelques secondes sans parler.

Puis Sarah revient au dépistage.

Avant de partir, Ingrid demande :

— T’as écrit le truc avec Théo ?

— J’ai noté qu’on avait parlé de l’expression de tes limites.

— Mais je suis venue pour un dépistage.

Sarah retourne l’écran vers elle.

— Tu veux qu’on regarde ensemble ce qu’il est utile de garder ?

Ingrid se rassoit.

Vendredi soir, Théo est chez elle.

À un moment, il commence à faire ce dont elle avait parlé au planning.

Ingrid lui attrape le poignet.

— Ça, j’aime pas trop.

Il s’arrête.

— Ah bon ?

— Oui.

— Pourquoi tu me l’as jamais dit ?

— J’en sais rien.

— OK.

Il recule.

— Tu veux qu’on arrête ?

— J’ai pas dit ça.

— Je demande.

Ingrid éclate de rire.

— Putain, vous vous êtes tous donné le mot cette semaine ?

— Qui ça, tous ?

— Personne.

Elle l’attire vers elle.

Le lundi, Mathis est devant les casiers avec Marjan et Zoé.

— Alors, Théo a encore validé son abonnement ?

Marjan rit.

Ingrid ouvre son casier.

— T'es vraiment obsédé par qui couche avec qui.

— Je demande.

— Non, tu comptes.

Mathis lève les mains.

— OK.

Zoé attend qu’il s’éloigne.

— Ça va ?

— Oui.

— Et vendredi ?

Ingrid referme son casier.

— Je lui ai dit.

— Pour le truc ?

— Oui.

— Et ?

— Il a arrêté.

Zoé sourit.

— Tu vois.

Ingrid la regarde.

— Je vois quoi ?

— Que t’as bien fait de lui dire.

— Oui.

Elles descendent l’escalier.

Après quelques marches, Ingrid ajoute :

— Mais ça veut pas dire que l’autre fois j’avais pas envie.

Zoé soupire.

— J’ai jamais dit ça.

— Sarah non plus.

— C’est qui Sarah ?

Le téléphone de Ingrid vibre. Le planning lui annonce que ses résultats sont disponibles.

Zoé regarde l’écran.

— Tout va bien ?

— Oui.

Ingrid range son téléphone.

En bas de l’escalier, Mathis est encore là. Il raconte quelque chose à deux garçons. Lorsqu’il les voit arriver, il lance :

— Ingrid, on disait justement que toi au moins, tu sais ce que tu veux.

Ingrid s’arrête.

— Apparemment.

Puis elle passe devant lui.

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14

Vignette 14

Noé

À quinze ans, Noé ne suit personne en particulier. Il regarde surtout ce que Yanis lui envoie.

Certaines vidéos, il les trouve débiles — surtout celles où le type parle des femmes comme si elles formaient un seul bloc. D'autres lui parlent davantage : discipIngrid, argent, arrêter de se plaindre.

Depuis quelques mois, il va à la salle avec Yanis et Sami. Sa mère trouve qu'il a gagné en confiance. Elle s'inquiète seulement quand il refuse une pizza parce qu'il a dépassé « ses macros ».

— C'est encore le type qui te dit de manger comme ça ?

— Tout vient pas de lui, maman.

— Je demande.

— Et sur le sport, il raconte pas que des conneries.

En cours de sciences sociales, Madame Lemaire travaille sur les discriminations. Une élève évoque les filles minoritaires en filières scientifiques.

Noé lève la main.

— Pourquoi on fait toujours ça dans un seul sens ? Les garçons réussissent moins bien à l'école, et là personne dit que c'est une discrimination.

— Tu penses que c'en est une ?

— J'en sais rien. Justement.

Elle écrit au tableau : ÉCART ≠ DISCRIMINATION ?

— Un écart entre deux groupes ne nous dit pas encore ce qui le produit.

Plus tard, une statistique sur les violences sexuelles apparaît.

— Les garçons aussi en subissent, dit Noé.

— Oui.

Il semble surpris.

— C'est tout ?

Clara, derrière lui :

— La semaine dernière tu disais que les mecs se plaignaient parce qu'ils supportaient plus de perdre leurs privilèges.

— Je parlais d'un truc précis.

— C'est toujours précis quand c'est vous.

Madame Lemaire les coupe.

— On peut examiner ce que Noé avance sans demander à Clara de répondre au nom des filles.

À la fin du cours, il reste.

— Madame. Vous pensez que je suis masculiniste ?

— Pourquoi tu me demandes ça ?

— Parce que je regarde des trucs, parfois.

— Alors il faut peut-être distinguer tes questions des réponses qu'on te donne.

À midi. Clara connaît Noé depuis le primaire — c'est elle qui, quelques mois plus tôt, avait trouvé « dégueulasse » qu'une capture d'écran d'un de ses messages, envoyé à une fille pour l'inviter à boire un verre, ait circulé dans toute l'école avec des moqueries sur sa formulation trop polie. Il n'avait plus invité personne depuis.

Yanis montre un graphique sur son téléphone : les femmes ne désireraient qu'une infime minorité des hommes.

Clara aperçoit l'écran.

— Pas encore vos statistiques.

— Pourquoi « vos » ? demande Noé.

— Parce que chaque fois qu'on parle d'une fille, tu me sors un chiffre.

— Je dis juste qu'elles ont plus de choix.

— Certaines filles.

— En moyenne.

— Je suis pas une moyenne, Noé.

— J'ai jamais dit ça.

— Peut-être. Mais tu me demandes toujours si ce que je raconte confirme ou contredit un truc que t'as vu. Alors laisse-la être mon expérience.

Yanis, sans lever les yeux : — Tribunal féministe.

Sami, cette fois, ne rit pas.

Le soir, sa mère coupe des légumes.

— Tu crois que les garçons sont désavantagés aujourd'hui ?

— Désavantagés en quoi ?

— Je sais pas. En général.

— Je ne réponds pas « en général ».

— C'est toujours ça, vos réponses. Faut préciser jusqu'à ce qu'il reste plus rien.

Il raconte le cours, puis Clara. Pas Yanis.

— J'ai l'impression qu'elle peut dire « les hommes font ci, les hommes font ça ». Mais si je dis un truc sur les filles, faut nuancer.

— Peut-être qu'il faut nuancer les deux.

— Personne lui demande, à elle.

— Ça, tu pourrais lui dire.

— Elle va croire que je veux débattre.

— Alors ne lui demande pas de débattre.

Cours suivant. Madame Lemaire distribue des affirmations trouvées en ligne ; chaque groupe doit retrouver la source, vérifier les données.

Noé reconnaît le graphique de Yanis.

— Celui-là est vrai.

— On doit vérifier.

Le graphique a perdu son titre, sa date, sa méthodologie en circulant. La population étudiée ne correspond pas à « toutes les femmes ».

— OK. C'est exagéré.

Clara ne dit rien.

— Tu peux dire que j'avais tort.

— J'ai pas envie.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai pas envie que notre relation consiste à attendre que t'aies raison ou tort sur les filles.

Un peu plus tard, un document sur le décrochage scolaire des garçons. Cette fois, l'écart est confirmé.

Noé se tourne vers elle.

— Non, dit Clara avant qu'il parle.

— J'ai rien dit.

— Je sais.

Madame Lemaire s'approche.

— Là, l'écart existe.

— Oui.

— Donc j'avais raison.

— Sur l'existence de l'écart.

— Et après ?

— Après, il faut comprendre ce qui le produit.

Il sourit.

— Toujours.

— Toujours.

À la fin de l'heure, il photographie les références.

Dans le couloir, Yanis l'attend.

— Alors ?

— Le truc du graphique, ça racontait un peu n'importe quoi.

— Peut-être. Mais le fond reste vrai.

— Comment tu sais ?

Yanis déverrouille son téléphone.

— Attends, j'ai un autre truc qui l'explique mieux.

Noé regarde l'écran.

Clara sort de la classe derrière eux.

— Envoie-le-moi ce soir, dit-il.

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15

Vignette 15

Mia

Le premier mercredi, son père l’accompagne jusqu’au croisement.

— Après, tu sais.

Mia lève les yeux.

— Je sais depuis longtemps.

— Alors vas-y.

Elle traverse au feu, tourne devant la pharmacie et remonte la rue jusqu’à la bibliothèque.

Son père reste quelques secondes sur le trottoir puis repart dans l’autre sens.

Mia ne se retourne pas.

À la bibliothèque, elle rend deux bandes dessinées et en choisit trois autres. Elle passe presque vingt minutes devant l’étagère avant de se décider.

Quand elle ressort, elle ouvre son sac pour vérifier que son téléphone est toujours là.

C’est un vieux téléphone gris que sa tante utilisait autrefois. Il se replie en deux. Il permet d’appeler, d’envoyer des messages et de jouer à un jeu avec des briques qui tombent.

Sa mère a enregistré quatre numéros.

Mia s’assied cinq minutes sur le banc devant la bibliothèque pour commencer une BD.

Puis elle rentre.

À la maison, son père demande :

— Alors ?

— Quoi ?

— Ça s’est bien passé ?

Mia retire ses chaussures.

— Ben oui.

La semaine suivante, Mia fait tout le trajet seule.

À l’aller, elle reconnaît un chien qu’elle voit souvent derrière une grille. Cette fois, la grille est ouverte et le chien est attaché devant une maison.

Mia change de trottoir.

À la bibliothèque, elle emprunte deux romans et un livre sur les volcans.

La bibliothécaire derrière le comptoir l’a déjà vue plusieurs fois. Mia ne connaît pas son prénom. La femme non plus, probablement.

Quand Mia pose ses livres, elle demande :

— Tu es venue toute seule aujourd’hui ?

— Oui.

— Tu habites loin ?

— Non.

La bibliothécaire scanne le premier livre.

— Tes parents savent que tu es ici ?

Mia la regarde.

— Oui.

— D’accord.

Elle scanne les deux autres.

Mia range les livres dans son sac.

— Tu as un téléphone ?

Mia sort le petit appareil gris.

La bibliothécaire sourit.

— Il fonctionne encore, celui-là ?

— Ben oui.

Mia le replie.

La bibliothécaire lui tend ses livres.

— Bonne lecture.

Mia va s’asseoir sur le même banc que la semaine précédente.

Quelques minutes plus tard, la bibliothécaire sort pour replacer une affiche sur la porte.

Elle regarde Mia.

— Tu attends quelqu’un ?

— Non.

— Tu rentres après ?

— Oui.

La bibliothécaire reste une seconde devant la porte.

— D’accord.

Le lendemain soir, la mère de Mia reçoit un appel.

La bibliothèque a demandé conseil au service communal qui travaille avec les familles et les établissements scolaires. Personne ne parle de danger. Personne ne reproche directement quoi que ce soit aux parents.

La personne au téléphone explique qu’une enfant de neuf ans a été remarquée seule à plusieurs reprises et qu’ils souhaitent simplement vérifier les conditions du trajet.

— Plusieurs reprises ? demande la mère.

— Deux, à notre connaissance.

Le père de Mia, assis à côté, lève les sourcils.

La mère note un rendez-vous téléphonique.

Après l’appel, elle dit :

— Je comprends qu’ils vérifient.

— Moi aussi, dit son père.

— Mais neuf ans, c’est peut-être jeune.

— Hier, ça ne l’était pas.

— Je n’ai pas dit ça.

Mia mange une tranche de pomme.

— Je peux encore y aller ?

Sa mère la regarde.

— On va voir.

— Voir quoi ?

— Comment ça se passe.

— Mais ça s’est passé.

Son père sourit légèrement.

— Elle marque un point.

La mère ne répond pas tout de suite.

— Je veux juste qu’on réfléchisse.

Quelques jours plus tard, une travailleuse du service communal appelle les parents.

Elle pose des questions simples.

Combien de temps dure le trajet ?

Mia connaît-elle les passages piétons ?

Que fait-elle si elle perd son chemin ?

Peut-elle joindre quelqu’un ?

Que fait-elle si un adulte lui parle ?

Y a-t-il des rues qu’elle doit éviter ?

La mère répond.

Puis le père.

Ils ne donnent pas toujours exactement la même réponse.

— Elle sait qu’elle ne doit pas suivre quelqu’un, dit sa mère.

— Enfin, ça dépend, dit son père. Si c’est un policier…

— Tu vois ce que je veux dire.

— Oui.

La travailleuse propose de parler aussi à Mia.

Mia prend le téléphone.

— Tu sais pourquoi je t’appelle ?

— Parce que je vais seule à la bibliothèque.

— Et tu aimes y aller seule ?

— Oui.

— Tu as déjà eu peur ?

Mia regarde ses parents.

— Un peu.

Sa mère se redresse.

— Quand ?

La travailleuse attend.

Mia explique.

La dernière fois, sur le chemin du retour, un homme lui a demandé l’heure devant une boulangerie.

Mia lui a répondu.

Il est ensuite parti dans la même direction qu’elle.

— Il te suivait ? demande sa mère.

— Je sais pas.

— Il t’a reparlé ?

— Non.

— Il s’est approché de toi ?

— Non.

Mia avait accéléré.

L’homme avait continué quelques dizaines de mètres puis tourné dans une autre rue.

— Pourquoi tu ne nous l’as pas dit ? demande sa mère.

Mia hausse les épaules.

— Parce qu’il s’est rien passé.

La travailleuse demande :

— Et toi, qu’est-ce que tu as pensé sur le moment ?

— Que peut-être il me suivait.

— Et après ?

— Qu’il allait peut-être juste par là.

La mère pose la main sur la table.

— C’est exactement le genre de situation dont je parle.

Le père regarde Mia.

— Et tu as fait quoi ?

— J’ai marché plus vite.

— Tu aurais pu appeler.

— Je sais.

— Pourquoi tu l’as pas fait ?

Mia regarde le petit téléphone posé devant elle.

— J’avais pas envie d’avoir l’air débile s’il faisait rien.

Personne ne répond immédiatement.

La travailleuse reprend quelques questions.

À la fin, elle ne dit ni que Mia doit continuer ni qu’elle doit arrêter.

Elle explique seulement que les parents peuvent réévaluer progressivement les trajets et convenir avec Mia de ce qu’elle fait dans certaines situations.

Quand l’appel se termine, la mère dit :

— Mercredi prochain, je viens avec toi.

Mia ouvre la bouche.

Puis la referme.

— D’accord.

Le mercredi suivant, sa mère marche avec elle jusqu’à la bibliothèque.

Mia lui montre le chien derrière la grille.

— Lui, d’habitude, je passe de l’autre côté.

— Pourquoi ?

— Je sais pas s’il est gentil.

— Il est derrière une grille.

— L’autre fois elle était ouverte.

Sa mère regarde la grille.

Elles continuent.

Devant la bibliothèque, Mia demande :

— Tu rentres ?

— Je pensais t’attendre.

— Tu peux rentrer.

Sa mère hésite.

— Tu es sûre ?

— Oui.

— Tu m’appelles quand tu sors.

— D’accord.

Mia entre.

Deux semaines plus tard, elle repart seule.

Elle fait le même trajet.

Au passage piéton, une voiture s’arrête trop tard et dépasse légèrement la ligne blanche. Mia attend qu’elle soit complètement immobilisée avant de traverser.

Elle passe devant la pharmacie, puis devant la maison du chien.

À la bibliothèque, la bibliothécaire la reconnaît.

— Bonjour.

— Bonjour.

Elle ne demande pas si Mia est seule.

Mia rend ses livres et en choisit deux autres.

Quand elle ressort, elle s’assied sur le banc.

Elle lit quelques pages.

Son téléphone vibre dans son sac.

Maman : tout va bien ?

Mia referme sa BD, ouvre le téléphone et écrit lentement :

oui

Elle reste encore un moment sur le banc.

Puis elle se lève et reprend le chemin de la maison.

← collection 16 / 18
16

Vignette 16

Hoda

Hoda avait reçu Norbert pour son anniversaire.

C’était un paresseux en peluche, avec des bras très longs, des griffes en tissu gris et une fermeture éclair sous le ventre. Quand on appuyait sur sa patte gauche, une petite lumière s’allumait derrière une couture.

Norbert parlait.

Pas tout le temps. Hoda pouvait lui poser une question, lui raconter quelque chose, lui demander une histoire. Il répondait parfois à côté. Il répétait aussi certaines choses qu’elle lui avait dites auparavant.

Au début, Hoda l’emportait partout.

Dix mois plus tard, beaucoup moins.

Il restait souvent sur une chaise dans sa chambre. Certains jours, elle ne le touchait pas. D’autres, elle le prenait pendant qu’elle dessinait.

— Norbert, tu sais qui c’est, Chloé ?

La petite lumière s’alluma.

— Chloé est ton amie de l’école.

Hoda continua à colorier.

— Elle m’a poussée aujourd’hui.

Norbert attendit une seconde.

— Ça n’avait pas l’air très agréable.

— Si, parce qu’on jouait.

Elle posa le feutre vert.

— Mais après elle a dit que j’étais un bébé.

Norbert répondit quelque chose sur le fait de parler à une personne de confiance.

Hoda soupira.

— Tu comprends rien.

Elle le posa par terre et partit chercher un goûter.

Le soir, Norbert était toujours sous la table.

Un samedi matin, Hoda vint dans la cuisine avec le paresseux sous le bras.

— Il marche plus.

Son père essuya ses mains et appuya sur la patte.

Rien.

— Il faut peut-être le charger.

— Je l’ai chargé.

Il essaya un autre câble.

— Tu l’as fait tomber ?

— Non.

— Vraiment ?

Hoda réfléchit.

— Peut-être du lit.

— Donc tu l’as fait tomber.

— Mais pas fort.

Sa mère regarda depuis la table.

— Ça peut juste être la batterie.

Le père ouvrit l’application sur son téléphone.

Norbert apparaissait encore dans la liste des appareils, mais ne se connectait plus.

— Je vais regarder.

Hoda reprit la peluche.

— Fais attention.

— Je vais pas l’opérer.

— Ben si, un peu.

Le soir, Norbert ne fonctionnait toujours pas.

Le lendemain non plus.

Pendant plusieurs jours, Hoda le laissa sur son lit.

Elle ne demanda rien.

Puis, au moment de mettre son pyjama :

— Tu crois qu’il est mort ?

Sa mère leva les yeux.

— Mort, non.

— Pourquoi il parle plus ?

— Parce qu’il est cassé.

Hoda passa son doigt sur une griffe en tissu.

— C’est pareil.

— Non, quand même.

Hoda haussa les épaules.

— Pour lui, peut-être.

Sa mère ouvrit la bouche, puis regarda le paresseux.

— On va essayer de le réparer.

Le service après-vente répondit deux jours plus tard.

L’appareil ne pouvait pas être réparé. Il serait remplacé.

Le père lut le message à voix haute.

— Ils nous en renvoient un neuf.

Hoda regarda Norbert.

— Celui-là ?

— Non. Un autre.

— Mais c’est Norbert.

— Ce sera le même.

Sa mère dit :

— Le même modèle.

— Oui, enfin, pareil.

Hoda prit Norbert contre elle.

— Mais lui, il reste ?

Le père relut le message.

L’appareil défectueux devait être renvoyé.

— Ils en ont besoin pour le remplacement.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est comme ça que marche la garantie.

— Ils vont faire quoi avec ?

— Je sais pas. Le recycler, probablement.

Hoda serra les bras de la peluche autour de son cou.

— Je veux pas.

Son père posa le téléphone.

— On ne va pas en acheter un deuxième plein prix juste pour garder celui qui est cassé.

— Je veux pas un deuxième.

— Mais tu veux qu’il remarche.

— Oui.

— Alors il faut le remplacer.

Hoda regarda sa mère.

— On peut pas mettre Norbert dans le nouveau ?

Sa mère demanda :

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Ce qu’il sait.

Le père reprit l’application.

Le compte de Hoda existait toujours. Une partie de l’historique était enregistrée. Il n’arrivait pas à savoir exactement ce qui serait récupéré par le nouvel appareil.

— Peut-être, dit-il. Apparemment, il gardera certaines choses.

— Lesquelles ?

— Je sais pas encore.

— Chloé ?

— Peut-être.

— Mamie ?

— Probablement.

— L’histoire avec le crapaud ?

— Hoda, je ne sais pas.

Elle posa Norbert sur la table.

— Alors c’est pas pareil.

Son père se frotta le front.

— On peut essayer avant de décider.

— Comment ?

— Avec le nouveau.

— Mais il faut envoyer celui-là.

— Oui.

— Donc on peut pas essayer avant.

Personne ne répondit.

Le colis arriva la semaine suivante.

La nouvelle peluche était identique.

Hoda la retourna dans ses mains.

— Il est plus dur.

— Il est neuf, dit son père.

— Norbert aussi il était neuf avant.

Le vieux paresseux était encore dans une boîte ouverte près de la porte. Le délai de retour expirait dans trois jours.

Le père connecta le nouvel appareil au compte.

— Voilà.

Hoda appuya sur la patte.

La lumière s’alluma.

— Bonjour, Hoda.

Elle sourit malgré elle.

— Comment tu t’appelles ?

— Je suis Norbert.

Hoda regarda ses parents.

— Tu connais Chloé ?

Une seconde passa.

— Chloé est ton amie de l’école.

Hoda s’assit par terre.

— Et mamie ?

Norbert répondit qu’il connaissait sa grand-mère.

— Et le crapaud ?

La lumière clignota.

— Les crapauds sont des amphibiens.

Hoda fronça les sourcils.

— Non. Mon crapaud.

Le paresseux proposa de lui raconter quelque chose sur les crapauds.

— Laisse tomber.

Elle le posa à côté d’elle.

Son père dit :

— Il se souvient quand même de beaucoup de choses.

— Oui.

— C’est plutôt bien.

Hoda ne répondit pas.

Quelques minutes plus tard, elle demanda à Norbert de raconter une histoire.

Il commença.

Hoda l’interrompit deux fois pour changer le nom d’un personnage, puis alla chercher des ciseaux dans sa chambre.

Le lendemain matin, la boîte avec l’ancien Norbert était toujours près de la porte.

Sa mère demanda :

— On doit vraiment le renvoyer aujourd’hui ?

Le père regarda le carton.

— Demain au plus tard.

Hoda était à table avec le nouveau Norbert sur les genoux.

Elle lui faisait deviner des animaux.

— Celui-là vit dans l’eau et il a des grandes dents.

— Un crocodile ?

— Oui.

Elle rit.

Puis elle regarda la boîte.

— Il est encore dedans ?

— Oui, dit sa mère.

Hoda posa le nouveau paresseux sur la chaise à côté d’elle, ouvrit le carton et prit l’ancien.

Elle resta un moment avec les deux.

— Ils ont la même tête.

— Exactement, dit son père.

Hoda appuya sur la patte de l’ancien.

Rien.

Elle appuya sur celle du nouveau.

La lumière s’alluma.

— Bonjour, Hoda.

Elle désactiva aussitôt la fonction.

Puis elle remit l’ancien Norbert dans la boîte.

— Tu peux fermer.

Son père rabattit un côté du carton.

— T’es sûre ?

Hoda avait déjà repris le nouveau.

— Attends.

Elle rouvrit la boîte, prit l’ancien Norbert et retira de son cou un petit élastique jaune qu’elle lui avait mis plusieurs mois plus tôt.

Elle passa l’élastique autour du bras du nouveau.

— Maintenant.

Son père referma le carton.

Plus tard, dans sa chambre, Hoda posa Norbert sur la chaise pendant qu’elle construisait une maison avec des coussins.

Au bout d’un moment, elle se retourna.

— Tu te rappelles pourquoi t’as ça ?

La lumière s’alluma.

Norbert répondit qu’il n’était pas certain d’avoir compris la question.

Hoda regarda l’élastique jaune.

— Rien.

Elle retourna à sa maison.

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17

Vignette 17

Jules

Jules avait huit mois.

Le jour de son vaccin RRO, son père le tenait debout sur ses genoux dans la salle d’attente. Jules mâchonnait la fermeture éclair de son gilet.

— Tu vas voir, ça va pas être très agréable pendant vingt secondes, dit sa mère.

Le père regarda Jules.

— Et après tu nous en voudras jusqu’à mardi.

Jules lâcha la fermeture éclair et tendit la main vers une affiche.

Sa sœur Anna était à l’école. Elle avait six ans et avait demandé le matin si Jules allait « avoir trois maladies d’un coup ».

Dans le cabinet, la pédiatre pesa Jules, mesura sa taille, demanda comment il mangeait, comment il dormait, s’il se mettait déjà debout.

— Sur tout ce qui tient mal, dit sa mère.

— Il a une préférence pour le dangereux, ajouta son père.

La pédiatre sourit.

Elle déshabilla Jules pour l’examiner.

Quand elle le tourna légèrement sur le côté, elle s’arrêta.

— C’est quoi, ça ?

Sur le haut de la cuisse, un peu vers l’arrière, il y avait une trace fine, rouge brun, déjà refermée. Deux centimètres peut-être. À côté, la peau était légèrement jaunâtre.

La mère se pencha.

— Aucune idée.

Le père regarda aussi.

— Je l’avais pas vue.

— Il s’est griffé ?

— Peut-être.

La pédiatre passa doucement un doigt à côté de la marque.

Jules essaya d’attraper sa manche.

— Ça a déjà quelques jours.

— Ça peut être Anna, dit le père. Ils étaient tous les deux par terre dimanche et elle lui enlevait un jouet.

La mère réfléchit.

— Elle l’a pas griffé.

— J’ai pas dit qu’elle l’avait griffé. Il y avait plein de trucs par terre.

— Ou à la crèche.

La pédiatre demanda :

— Ils vous ont signalé quelque chose ?

— Non.

— Vous avez remarqué d’autres marques ?

Les deux parents regardèrent Jules comme s’ils pouvaient vérifier immédiatement.

— Non, dit sa mère.

— Il se cogne tout le temps, dit son père. Mais rien comme ça.

La pédiatre continua l’examen.

Jules protesta quand elle regarda ses oreilles, beaucoup plus que lorsqu’elle avait touché sa cuisse.

— Ça, par contre, c’est clairement une atteinte aux droits fondamentaux, dit son père.

La pédiatre sourit de nouveau, mais moins longtemps.

Elle demanda depuis combien de temps Jules rampait, s’il essayait de grimper, s’il fréquentait la crèche tous les jours.

Puis elle revint à la marque.

— Je préfère quand même qu’on regarde ça un peu mieux.

La mère hocha la tête.

— D’accord.

— Je ne vous dis pas qu’il y a quelque chose d’inquiétant. Mais à cet âge-là, quand on a une trace dont on ne connaît pas bien l’origine, je préfère vérifier.

— Vérifier quoi ? demanda le père.

— D’abord qu’il n’y a pas de problème de coagulation ou de fragilité particulière. Et puis essayer de comprendre si l’aspect correspond à ce qu’on imagine comme petit accident banal.

Le père regarda la trace.

— Ça ressemble à quoi, sinon ?

La pédiatre répondit après une seconde :

— À plusieurs choses possibles.

Ils firent le vaccin quand même.

Jules pleura avant même que l’aiguille entre, parce que la pédiatre et son père lui maintenaient la jambe.

Deux minutes plus tard, il jouait avec le papier de la table d’examen.

La pédiatre prit une photo de la trace avec l’appareil du cabinet, après avoir demandé l’accord des parents.

— Pour pouvoir comparer si ça change.

— Vous pensez vraiment qu’il faut faire une prise de sang ? demanda la mère.

— Pas forcément aujourd’hui.

Elle proposa qu’un confrère voie Jules dans les jours suivants et prescrivit quelques analyses simples.

— C’est surtout pour ne pas décider trop vite que c’est juste une griffure.

Le père remit une chaussette à Jules.

— Nous, on avait plutôt décidé trop vite que c’était rien.

— C’est aussi une possibilité raisonnable, dit la pédiatre. La plupart des marques chez les enfants sont des marques banales.

— Il y a un « mais ».

— Il y a toujours un mais quand on ne sait pas d’où vient quelque chose.

Dans la voiture, la mère dit :

— Je trouve ça bien qu’elle vérifie.

— Moi aussi.

— Tu trouves pas qu’elle était inquiète ?

— Je sais pas.

— Moi non plus.

Ils roulèrent quelques minutes.

— On appelle la crèche ?

— Oui.

À la crèche, personne ne se souvenait d’un incident particulier.

Une puéricultrice rappela qu’un autre enfant avait tiré sur le pantalon de Jules deux jours auparavant. Une autre dit qu’il avait passé une partie de la matinée à essayer de se hisser contre une caisse en bois.

— Il pleure quand il se fait mal ? demanda le père.

— Comme tous les bébés, répondit la puéricultrice. Parfois beaucoup. Parfois pas.

Elle proposa de vérifier s’il y avait eu quelque chose de noté dans le cahier.

Il n’y avait rien.

Le soir, Anna voulut voir la marque.

— Je peux ?

— Doucement, dit sa mère.

Anna souleva un peu le pyjama.

— C’est ça ?

— Oui.

— C’est petit.

— Oui.

— C’est moi ?

Le père la regarda.

— Pourquoi ce serait toi ?

Anna haussa les épaules.

— T’as dit peut-être.

— J’ai dit qu’on ne savait pas.

Anna réfléchit.

— Une fois il s’est coincé dans mon château.

— Quel château ?

— Celui avec les grosses briques.

Elle partit chercher les pièces.

Le père examina un bord en plastique.

— C’est pas coupant.

Anna reprit une brique.

— J’ai pas dit que c’était coupant.

Trois jours plus tard, un autre pédiatre examina Jules.

La trace était déjà plus pâle.

Il regarda la photo prise lors du premier rendez-vous.

— Ça ne me permet pas de vous dire comment c’est arrivé.

Les analyses ne montraient rien de particulier.

— Donc c’est bon ? demanda la mère.

— C’est rassurant pour certaines choses.

— Mais pas pour la marque.

— La marque reste une marque dont on ne connaît pas l’origine.

Il demanda s’il y en avait eu d’autres.

Non.

Il regarda les jambes, les bras, le dos de Jules.

Jules se retourna sur le ventre au milieu de l’examen et essaya de ramper vers le stéthoscope.

— Il est assez mobile, dit le médecin.

— Vous voyez, dit le père.

Puis il ajouta immédiatement :

— Enfin, je veux pas dire que ça prouve quoi que ce soit.

— Non.

Le médecin proposa qu’ils surveillent simplement pendant quelques semaines.

— Si une nouvelle marque apparaît, vous la photographiez et vous nous appelez. Pas parce qu’il faut paniquer à chaque bleu. Juste pour voir s’il y a quelque chose qui se répète.

— Et la crèche ?

— Vous pouvez leur demander de noter s’ils voient quelque chose. Sans transformer chaque choc en événement.

La mère sourit.

— Ça va leur faire plaisir.

Pendant les deux semaines suivantes, Jules eut un bleu sous le genou après être tombé contre la table basse, une petite rougeur sur le front après avoir essayé de passer sous une chaise, et une griffure sur la joue faite avec son propre ongle.

Les parents photographièrent le bleu.

Pas la rougeur.

Ils hésitèrent pour la griffure.

— Ça devient idiot, dit le père.

— Un peu.

La mère regarda Jules, assis par terre avec une cuillère en bois.

— Mais je préfère qu’on fasse comme ils ont demandé.

— Moi aussi.

Anna passa en courant dans le salon.

Jules leva la cuillère.

— Pas sur ton frère, dit son père.

— Je l’ai même pas touché.

— Je sais.

À la visite suivante, la première trace avait presque disparu.

La pédiatre regarda les nouvelles photos.

Le bleu sous le genou ne l’inquiétait pas. La griffure non plus.

— Rien ne forme vraiment un ensemble particulier, dit-elle.

— Donc on arrête les photos ? demanda le père.

Elle hésita.

— Oui. Sauf si vous voyez quelque chose qui vous paraît vraiment inhabituel.

La mère rhabilla Jules.

— Et pour la première marque ?

La pédiatre regarda la photo initiale encore affichée sur son écran.

— Je ne sais toujours pas.

Jules attrapa le cordon du stéthoscope.

Elle le lui retira doucement des mains.

— Mais aujourd’hui, je n’ai pas davantage de raison de m’inquiéter qu’il y a deux semaines.

Le père demanda :

— Et moins ?

La pédiatre regarda Jules, puis la photo.

— Un peu moins, oui.

Dans le couloir, la mère remit Jules dans sa poussette.

Il protesta, se cambra, puis se calma quand elle lui donna son anneau de dentition.

Le père rangea dans son sac la feuille sur laquelle ils avaient noté les dates des marques.

— On la garde ?

La mère haussa les épaules.

— Pour l’instant.

Il plia la feuille en deux et la glissa dans la poche intérieure du sac.

Jules mordillait déjà l’anneau.

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18

Vignette 18

Malik

Quand l’infirmier venait, Malik débarrassait le coin de la table avant qu’on le lui demande.

Il poussait le panier de courrier, empilait deux magazines, allait chercher la petite pochette bleue dans l’armoire de la salle de bains et posait un verre d’eau à côté.

— Tu sais qu’il peut le faire lui-même, dit sa mère.

— Je sais.

— Alors pourquoi tu le fais ?

Malik haussa les épaules.

— Comme ça c’est prêt.

Sa mère avait un Covid long depuis presque deux ans. Certains jours, elle descendait faire les courses, préparait le repas et passait une heure à répondre à des mails. D’autres, elle restait longtemps assise après sa douche ou remontait se coucher en milieu de matinée.

Son père travaillait souvent tard. Quand il était là, Malik n’avait pratiquement rien à faire.

Mais vers quatre heures, les jours où sa mère allait moins bien, Malik savait reconnaître certaines choses avant même qu’elle les dise.

Quand elle laissait son téléphone sur la table sans le regarder.

Quand elle commençait une phrase puis cherchait un mot simple.

Quand elle restait debout devant le frigo ouvert.

Il lui apportait alors une bouteille d’eau, remontait chercher son chargeur ou disait :

— Laisse, je prends.

Sa mère répondait parfois :

— Merci.

Et parfois :

— Malik, je peux encore porter une assiette.

L’infirmier s’appelait Salvatore. Il avait vingt-six ans et venait deux fois par semaine pendant quelques semaines pour des soins prescrits et quelques prélèvements de contrôle.

La première fois, Malik était resté dans la cuisine.

— La pochette est là, avait-il dit.

Salvatore avait ouvert la pochette.

— Parfait.

— Elle préfère qu’on fasse ça ici.

Il indiquait une chaise près de la fenêtre.

Sa mère le regarda.

— Je préfère ?

— Ben oui.

— Ça m’est égal.

Malik fronça les sourcils.

— La dernière fois t’as dit que c’était mieux ici.

— J’ai dit qu’il y avait plus de lumière.

Salvatore tira la chaise.

— Ici, ça me va très bien.

Malik resta debout à côté.

— Elle préfère le bras gauche.

Sa mère sourit.

— Ça, c’est vrai.

Salvatore regarda Malik.

— Tu connais bien le dossier.

Malik répondit :

— Je connais surtout ma mère.

Salvatore prépara son matériel.

Malik observa.

Salvatore ne mettait pas les compresses au même endroit que l’infirmière précédente. Il ouvrit une boîte que Malik aurait ouverte après.

— Tu peux la mettre là, dit Malik.

Salvatore leva les yeux.

— Quoi ?

— La boîte. Sinon elle gêne après.

— Ça ira.

Malik attendit quelques secondes.

Puis il déplaça la boîte de dix centimètres.

Sa mère dit :

— Malik, laisse, il sait faire.

Malik reprit son téléphone et sortit de la cuisine.

Dans sa chambre, deux amis jouaient sur la console.

— T’as mis trois ans, dit Bruno.

— L’infirmier était là.

— Encore ?

— C’est deux fois par semaine.

Malik reprit sa manette.

Ils jouèrent vingt minutes.

Sa mère appela depuis le bas.

— Malik ?

Il ne répondit pas.

— Malik !

— Attends.

Bruno mit le jeu en pause.

— Vas-y.

— Elle peut attendre trente secondes.

Malik descendit.

Sa mère était assise devant l’évier.

— Tu peux me monter mon gilet ? Il est sur le lit.

— T’as froid ?

— Non, j’ai chaud, c’est pour ça que je demande un gilet.

Malik sourit.

— Très drôle.

Il monta chercher le vêtement.

Quand il revint, sa mère avait déjà rempli son verre elle-même.

— Tu pouvais me dire aussi pour l’eau.

— Retourne jouer.

Il posa le gilet sur le dossier de la chaise.

— T’as pris ton truc de cinq heures ?

— Oui.

— T’es sûre ?

— Oui.

— Parce que hier…

— Malik.

Cette fois elle parlait plus sèchement.

— Laisse-moi faire.

Il resta une seconde immobile.

— D’accord.

Quand il remonta, Bruno avait repris la partie avec l’autre garçon.

— Vous êtes sérieux ?

— T’étais parti.

Malik reprit sa manette.

Quelques jours plus tard, Salvatore arriva pendant que Malik préparait la table.

— Tu peux laisser la pochette, dit-il. Je prends ce qu’il me faut.

— Je sais où tout est.

— Moi aussi maintenant.

Malik ne répondit pas.

Sa mère entra dans la cuisine.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien.

Salvatore sortit le matériel.

Malik dit :

— T’as pas pris les bonnes compresses.

Salvatore regarda.

— Si.

— D’habitude elle prend les autres.

Sa mère dit :

— Ça change quoi ?

— Rien. Mais tu préfères les autres.

— Malik, je ne crois pas avoir une préférence affective pour mes compresses.

Salvatore eut un petit rire.

Malik non.

— La dernière fois t’as dit qu’elles collaient moins.

— Peut-être.

Salvatore posa les deux paquets devant elle.

— On peut prendre celles-là si vous préférez.

La mère regarda Malik.

— Prends celles que tu veux.

Salvatore choisit les autres.

Malik se remit à son téléphone.

Après le soin, Salvatore nota quelque chose.

— La semaine prochaine, je passerai un peu plus tôt jeudi.

— Elle dort souvent vers deux heures, dit Malik.

— Pas toujours, répondit sa mère.

— Souvent.

— Salvatore peut m’appeler.

— Ton téléphone est parfois en silencieux.

Sa mère posa sa main sur la table.

— Et s’il est en silencieux, il rappellera.

Malik ouvrit la bouche.

Puis il la referma.

Le jeudi suivant, Salvatore arriva alors que Malik n’était pas encore rentré de l’école.

Il trouva sa mère seule.

Quand Malik entra vingt minutes plus tard, Salvatore rangeait déjà son matériel.

— Vous avez fait sans moi ?

Sa mère leva les yeux.

— Tu étais à l’école.

— Je sais.

Malik posa son sac.

— T’as fait le bras gauche ?

— Oui, dit Salvatore.

— Et les petites compresses ?

Sa mère soupira.

— Oui, Malik.

Il regarda la table.

Tout était rangé.

— T’as pas eu la tête qui tourne ?

— Un peu.

— Tu t’es allongée après ?

— Oui.

— Où ?

Sa mère le fixa.

— Sur le canapé. Comme une adulte expérimentée.

Malik sourit malgré lui.

Salvatore mit sa veste.

— À lundi.

— Attends, dit Malik.

Il ouvrit un tiroir et en sortit une boîte.

— Ça, il faut la laisser ici. Parce que sinon papa la range avec les autres.

Salvatore prit la boîte.

— D’accord.

— Et lundi elle sera peut-être plus fatiguée parce qu’on va chez ma tante dimanche.

Sa mère le regarda.

— Il n’a pas besoin du programme de ma semaine.

— Mais maman, c’est vrai !

Salvatore remit la boîte dans le tiroir.

— Je demanderai lundi.

Malik hocha la tête.

Le samedi, deux amis vinrent chez lui.

Ils mangèrent des chips dans sa chambre, regardèrent des vidéos et commencèrent une partie en réseau avec quelqu’un d’autre.

Vers cinq heures, Malik descendit chercher des boissons.

Sa mère dormait sur le canapé.

Il baissa le volume de la télévision qu’elle avait laissée allumée.

Puis il vit son téléphone sur le tapis.

Il le mit à charger.

En remontant, il croisa son père qui rentrait.

— Ça va ?

— Oui.

— Ta mère ?

— Elle dort.

— Je vais voir.

Malik acquiesça et remonta.

Une heure plus tard, son père cria :

— Pizza dans dix minutes !

Malik répondit depuis sa chambre :

— On mange ici ?

— Oui.

— Maman aussi ?

— Si elle veut.

Malik hésita.

Puis il remit son casque.

Le lundi suivant, Salvatore arriva à quatre heures.

Malik devait retrouver Bruno et deux autres garçons au terrain derrière l’école.

Il avait déjà ses chaussures.

— Je pars, dit-il.

Sa mère était assise dans la cuisine.

— Très bien.

Salvatore ouvrit sa sacoche.

Malik resta dans l’encadrement de la porte.

— La pochette est dans l’armoire.

— Je sais, dit Salvatore.

— Et elle a mal dormi.

— Je sais, dit sa mère.

Malik mit sa veste.

— Si elle dit qu’elle va bien mais qu’elle parle super lentement, c’est qu’elle est crevée.

Sa mère le regarda.

Salvatore hocha la tête.

— C’est noté.

Malik prit son téléphone.

— Et le bras gauche.

— Malik, va retrouver tes copains.

Il ouvrit la porte.

Puis revint jusqu’à la cuisine.

— Le chargeur est dans le salon si ton téléphone est mort.

Sa mère sourit.

— Va-t’en.

— Je vais.

Il repartit.

Cette fois, la porte d’entrée se referma.

Quelques secondes plus tard, le téléphone de sa mère vibra sur la table.

Un message de Malik.

si salvatore fait autrement laisse le il sait ce quil fait

Elle lut le message, puis posa le téléphone.

Salvatore demanda :

— Je prends le bras gauche ?

Elle regarda la porte.

— Oui.

Puis elle ajouta :

— Ça, il avait raison.